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5 octobre 2016 3 05 /10 /octobre /2016 08:32
La Laïcité en 3 minutes

Source : Association Coexister France

- Une vidéo pour avoir une vision claire de la laïcité, présentée par Coexister, le mouvement interconvictionnel des jeunes.

 

- Et aussi : Edwy Plenel donne une leçon de laïcité à Apolline de Malherb

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7 septembre 2016 3 07 /09 /septembre /2016 08:25
 ABC de la Laïcité, par Eddy Khaldi
  • Le mot laïcité a été élu mot de l’année 2015 par un jury de spécialistes lors du Festival du mot, à la Charité-sur-Loire dans la Nièvre. Pour autant, ses interprétations sont multiples et sa définition l’enjeu de querelles politiques. Si la notion est intelligible, elle n’exclut pas cepen­dant des interprétations divergentes ayant pour but d’infléchir le principe. Cette entreprise de récupération du mot laïcité participe d’une volonté de dénaturation du concept dans des traductions très diverses et parfois antinomiques.
  • Cet abc de la laïcité est un manuel illustré destiné à tous les citoyens : communauté édu­cative, parents, personnels d’éducation, élèves… pour comprendre, s’approprier et vivre la laïcité.
  • Le lien consubstantiel entre l’École et la République structure la « charte de la laïcité » affiché dans les écoles, collèges et lycées. Ce livre s’attache à définir le principe de laïcité dans les lois qui établissent les divers stades de la séparation des Eglises et de l’Etat. Il égrène chacun des quinze articles de la charte, les commente et fournit si besoin un lexique des mots et expressions et des documents annexes pour approfondir. La notion de laïcité est complexe moins au regard des principes qu’elle illustre : liberté de conscience, séparation des Eglises et de l’Etat, séparation du religieux et du politique, anticléricalisme, neutralité de l’Etat que par ses querelles d’interprétations auxquelles elle donne de plus en plus lieu.
  • « La laïcité, écrit Eddy Khaldi, dans son ABC de la Laïcité qui vient de paraître, est un mot aux interprétations multiples et sa définition l’enjeu de querelles politiques. » Mais l’idée de laïcité devient intelligible si on situe les valeurs en jeu, ainsi que les moyens et méthodes qu’on est prêt à mobiliser pour les faire prévaloir. C’est ce à quoi s’attache ce bon manuel.

 

Sources : Union des Familles Laïques par Pierre Hayat le 15/09/2015

À la suite des générations militantes laïques qui se sont succédé aux XIXe et XXe siècles, Eddy Khaldi identifie dans la liberté la valeur cardinale de la laïcité, qu’elle soit individuelle ou politique ; d’émancipation, de création, ou d’autonomie ; qu’elle combatte les oppressions, les aliénations, ou les fanatismes haineux et débilitants… À travers la laïcité, on voit combien la liberté de choix a besoin des lumières de la raison, et on comprend qu’une république émancipée des dogmes religieux attend de ses membres qu’ils accèdent au plus haut degré d’instruction.

 

 

- La première partie, Qu’est-ce que la laïcité ?, croise une approche systématique et une approche historique

Elle évite ainsi le relativisme d’une dispersion des significations de la laïcité, et le dogmatisme d’une définition simpliste. L’ABC dégage les fondamentaux de la laïcité : la liberté de conscience, l’égalité de droits, la neutralité de l’État. Il fait saisir sans détours ses contraires et ses faux amis. Il y a plus d’un siècle, déjà, Buisson ironisait sur une laïcité comblée au point d’être encombrée par trop d’amis qui l’aiment quand elle renonce à l’essentiel de ses combats… Quelques-uns des préjugés à l’encontre de la laïcité sont battus en brèche, arguments et textes à l’appui. Non, la laïcité n’est pas une exception française mais un idéal universel qui traverse les peuples et les continents. Non, la laïcité n’est pas antireligieuse pas plus qu’elle ne serait une nouvelle religion ou une multi-confessionnalité. Car la laïcité se situe sur un autre plan que les options spirituelles, religieuses, agnostiques, ou athées, relatives au sens de l’existence et au sort des défunts. Son plan est celui du droit commun démocratique, qui permet de vivre autour de l’idéal commun de liberté, d’égalité et de fraternité. L’ABC de la Laïcité fournit des repères permettant de cerner le cadre juridique de la laïcité. Il fait apparaître, références précises à l’appui, trois étapes majeures de la séparation en France d’avec les religions : celles de l’état civil, de l’école puis de l’État. Il utilise la distinction très éclairante, introduite par Catherine Kintzler, entre l’espace relevant de l’autorité publique, celui de la société civile et celui propre à la vie privée. Cette tripartition permet d’éviter des malentendus et de démasquer des dérives symétriques, qui retournent la laïcité contre elle-même, qu’elles soient xénophobes, étatiques ou communautaristes.

 

 

- La seconde partie, La Charte de la laïcité à l’école, est la plus remarquable.

Alors que La Charte de la laïcité à l’école est entrée en vigueur il y a juste deux ans, elle n’a pas encore été l’objet d’une appropriation par les personnels et par les élèves, pour des raisons qui tiennent autant à la politique qu’à la pédagogie. La Charte est trop souvent passée sous silence du fait d’allergies idéologiques tenaces, quoique rarement avouées, à la laïcité et à la nouvelle Charte. Il arrive aussi que la Charte soit présentée de façon si édulcorée qu’elle apparaît lénifiante, valable seulement dans un monde de bisounours. Mais les oppositions sournoises ne sont pas seules en cause. Des obstacles pédagogiques expliquent également le retard pris dans l’appropriation de la Charte par les établissements scolaires. Car il faut trouver le langage approprié pour faire réfléchir les élèves. La Charte de la laïcité ne peut être enseignée valablement que de façon… laïque. Elle ne sera en conséquence ni prêchée ni inculquée, mais expliquée, discutée ou représentée, pour être identifiée et mise à l’épreuve à partir de ses enjeux et de ses tensions vivantes. L’ABC de la Laïcité propose une approche judicieuse de ce texte : chacun des quinze articles cités est suivi d’un commentaire personnel d’auteurs spécialistes de la laïcité ainsi que de références législatives ou réglementaires. Ainsi, le difficile article 10, qui dispose qu’il appartient à tous les personnels de transmettre le sens et la valeur de la laïcité, est-il remarquablement mis en perspective par l’historien Jean-Paul Scot, qui explique que l’éducation nationale n’est pas une simple administration d’État mais une institution publique investie de la mission de transmettre aux élèves des connaissances par l’initiation à la raison et à la science, leur permettant de devenir des hommes et des femmes libres et responsables. De même, l’article 14, qui fait référence aux règles de vie dans les établissements scolaires, est-il mis en rapport à la loi du 15 mars 2004 mais aussi aux questions relatives aux sorties et à la restauration scolaires. Ces deux questions sont l’une et l’autre clarifiées, quand on aperçoit qu’un accompagnateur scolaire tient le rôle d’un contributeur au travail de l’enseignant, non celui d’un promeneur ou d’un usager. De même, les querelles qui sèment fâcheusement la discorde à propos des cantines scolaires sont dissipées si l’on n’impose pas un menu unique et si l’on opte pour la formule moderne du self service. Dans tous les cas, on aperçoit que les exigences de la laïcité scolaire ne sont en rien le symptôme d’une irréligion d’État. Elles sont au contraire pleinement « inclusives », soucieuses de la bonne marche de l’école et de l’intérêt des élèves, tout en préservant du communautarisme qui aggrave les fragmentations et les désintégrations sociales

 

 

- La troisième partie, La laïcité en éducation, complète les précédentes.

Est montré combien le principe d’égalité est essentiel à la laïcité de l’école, à son universalité concrète. De même, voit-on que depuis ses origines jusqu’à la Charte de la laïcité, l’école laïque a vocation à préserver la liberté de conscience de l’enfant en n’imposant aucune vision de l’existence, et en lui permettant de les connaître de façon objective. Il n’en est pas de même de l’enseignement catholique dont le nouveau statut de 2013 déclare « travailler à faire connaître la Bonne nouvelle du Salut » et que le Christ est « le fondement du projet éducatif de l’école catholique ». Pourtant, l’école catholique est financée par la collectivité publique, au moins à égalité avec l’école publique et sans disposer des mêmes obligations. On est loin des principes d’égalité et de liberté qui président à la laïcité de l’enseignement public et à la séparation des Églises et de l’État.

 

Eddy Khaldi se garde d’un consensualisme stérile, en assumant les discussions et même les polémiques. Il évite aussi un sectarisme désolant, en faisant converger des perspectives différentes autour d’un volontarisme laïque. En contrepoint de la liberté et de l’égalité, il insiste sur la référence à la fraternité, quelque peu désertée ces dernières décennies par les laïques qui s’étaient confortablement installés dans le cadre juridique sécurisant de l’État laïque des Trente Glorieuses. Ces laïques avaient oublié que l’édifice juridique d’égale liberté risque de s’écrouler comme un château de cartes s’il se coupe de sa base sociale concrète. La fraternité républicaine et universaliste, et non pas communautariste et exclusive, rassemble concrètement, au-delà des dogmes qui divisent. Pour cette raison aussi, le manuel de Khaldi se situe au cœur des enjeux contemporains.

 

On mentionnera enfin les très bonnes illustrations d’Alain Faillat, dit ALF, intelligentes et drôles, dont certaines peuvent servir de support pédagogique.


En cette rentrée scolaire, tout citoyen, enseignant, éducateur populaire ou parent, qui veut disposer d’un bon manuel sur la laïcité, actualisé et fiable, bien fourni en ressources juridiques et institutionnelles, gagnera à disposer à portée de main de l’ABC de la Laïcité.

 

Pour en savoir plus :

- Observatoire de la laïcité (L’Observatoire assiste le Gouvernement dans son action visant au respect du principe de laïcité en France.)

-  Laïcité ou identité ? Par Etienne Balibar, Philosophe

- De la «guerre au terrorisme» à la chasse au burkini, une dérive française

- L'étrange laïcité d'Aurélie (Dans une interview, Aurélie Filipetti défend que la laïcité serait "le maintien des croyances dans l'espace privé". Réponse)

- "Sphère publique, sphère privée, laïcité" par David Gozlan secrétaire général de la Fédération Nationale de la Libre Pensée

- "A propos de l’affaire du Burkin" : En direct avec Michel Tubiana, Président d’Honneur de la Ligue des Droits de l’Homme

 ABC de la Laïcité, par Eddy Khaldi
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2 septembre 2016 5 02 /09 /septembre /2016 13:21
Henri Peña-Ruiz en 2012

Henri Peña-Ruiz en 2012

Sources :  Le site de Libération par Henri Pena-Ruiz le 21/08/2016

 

- Faut-il financer des lieux de culte musulmans sur fonds publics ?

La question vient de ressurgir, rendue plus vive par la radicalisation islamiste. Le but serait d’évier des prêches peu compatibles avec les principes de droit républicains et de tarir ainsi une des sources du fanatisme religieux. Dans cette hypothèse, les causes de nature sociale sont un peu vite passées sous silence.

 

Résumons pour l’heure un argument ressassé : payons des lieux de culte au lieu de laisser l’Arabie Saoudite le faire. Ainsi nous pourrons contrôler les discours qui s’y tiennent et leurs auteurs patentés afin d’éviter la propagation d’un islamisme fanatique. Bref, payons la salle de concert ainsi que l’orchestre et nous dicterons la musique. L’apparence de vérité d’un tel raisonnement n’est qu’un leurre.

  • La première remarque concerne le lien supposé entre le fait de payer un lieu de culte et le contrôle que cela rendrait possible.

En République, ce lien n’existe pas juridiquement. Il ne peut se concevoir que dans le cas d’un particulier aisé qui finance un lieu de culte dont il exige la soumission idéologique en tout. Une étrange idée de la liberté religieuse. Quel croyant peut accepter ce chantage qui en somme achète la soumission ? «Je vous paie une mosquée. Mais attention à ce que vous y direz !»

  • La deuxième remarque est un rappel.

En République, nul besoin de payer pour contrôler. Ce n’est donc pas la domination qui joue, mais la loi commune à tous. Une loi que le peuple souverain se donne à lui-même, contrat de tous avec chacun et de chacun avec tous. L’égalité horizontale des contractants prend la place de la dépendance verticale. Et, pour obtenir le respect des droits humains qui fondent le contrat social, nul besoin de l’acheter. C’est l’essence même du droit commun qui vaut régulation. Un imam qui appelle à battre une femme, comme l’imam Bouziane à Lyon en avril 2004, est passible de poursuites pénales pour incitation à la violence et mise en danger de l’intégrité physique d’une personne. Un prêtre catholique intégriste qui inciterait à empêcher une représentation théâtrale ou la projection d’un film peut être poursuivi pour incitation à la violence.

 

 

- Tel est l’État de droit et il n’a rien à voir avec le chantage implicite d’un financement public.

L’origine du financement de la mosquée ou de l’église ne fait rien à l’affaire. D’ailleurs, vouloir payer pour contrôler, c’est faire preuve de condescendance pour les fidèles d’une religion, en se substituant à eux pour la délivrer de ses dérives intégristes. La République se contente de dire le droit et de poser, ainsi, les limites de pratiques religieuses qui lui contreviendraient. En parallèle, les religions doivent procéder à une adaptation issue de l’intérieur et non achetée de l’extérieur. Le raisonnement qui consiste à dire «payons pour contrôler» est en fait d’un autre âge. Il n’a rien à voir avec l’émancipation républicaine. Il remonte à trois modèles typiques du rapport de dépendance interpersonnelle propre à l’Ancien Régime : ceux du mécénat, du gallicanisme et du concordat.

 

 

- Un peu d’histoire.

Le mécénat intéressé fut longtemps le fait des rois, des empereurs ou des papes. Il opérait selon la logique d’une commande précise et conditionnelle : l’argent donné à l’artiste avait pour contrepartie la stricte conformité de l’œuvre au désir du payeur. Un exemple célèbre : le pape Clément VII commande à Michel-Ange une fresque à peindre sur le mur d’autel de la chapelle Sixtine, le Jugement dernier. Après six ans de travail, l’œuvre est dévoilée le 25 décembre 1541. Scandale. La nudité des corps expose la beauté des êtres humains. En 1564, Daniele da Volterra, disciple et ami de Michel-Ange, est chargé par le pape Paul IV de peindre des culottes sur les nus de la fresque. D’où son surnom de Braguettone (culottier). Cette censure a posteriori a transformé l’œuvre en chose possédée et ne l’a pas respectée. Autre exemple : Victor Hugo verra sa pièce Marion de Lorme censurée en août 1829 par le roi Charles X, qui lui proposera une pension de 4 000 francs comme dédommagement. Le poète refusera cette somme considérable, si manifestement liée à une volonté d’allégeance.

 

  • Prenons maintenant l’exemple du gallicanisme et de l’anglicanisme.

Tous deux se définissent par une domination politique des Etats nationaux (France, Angleterre) sur l’Eglise. Le financement du culte est aussi sa mise en tutelle. Henri VIII, roi d’Angleterre aux sympathies luthériennes, fonde la religion anglicane après s’être heurté au pape Clément VII, qui l’a excommunié pour cause de divorce et de remariage avec Anne Boleyn. En 1534, le roi fait voter l’acte de suprématie qui fait de lui le chef d’une nouvelle Eglise, promue Eglise d’Etat : l’Eglise anglicane, qui conjugue une théologie protestante et une liturgie catholique. En France, Philippe IV le Bel tente (en vain) de reprendre au pape le pouvoir d’investiture des évêques. Il inaugure ainsi la démarche monarchique du gallicanisme qui entend affirmer la souveraineté du pouvoir temporel. Plus habile, Louis XIV sera dit par Bossuet monarque de droit divin, tout en régentant la chose religieuse notamment par l’abrogation de l’édit de Nantes, signal de nouvelles persécutions contre les protestants. Cette dérive du gallicanisme tourne au despotisme. Le gallicanisme royal n’a donc rien à voir avec la laïcité républicaine, car celle-ci sépare religion et politique sans soumettre l’une à l’autre. Contrairement au gallicanisme qui s’assure le contrôle de la religion par le pouvoir d’Etat, la séparation laïque se contente d’affranchir la loi civile de toute norme religieuse.

  • Quant au concordat, comme celui de Napoléon Bonaparte (1802-1807), il conjugue à l’égard des Eglises l’octroi de privilèges et la mise en tutelle, notamment par la nomination des responsables religieux.

D’un côté, de l’argent et une reconnaissance publique pour les cultes et les clergés, de l’autre, une allégeance au pouvoir en place : tel est le marché. Le concordat napoléonien de 1802-1807 va s’assortir d’un catéchisme impérial et d’un sacre religieux. Napoléon ne restaure les privilèges des religions que pour obtenir en retour une sacralisation de son pouvoir. Aujourd’hui, dans un contexte républicain, un tel héritage n’a plus aucun sens. L’Etat ne contrôle plus l’Eglise, dont il entérine sans discussion les nominations. En revanche, celle-ci continue à jouir des privilèges juridiques et financiers sans contrepartie. Aussi injuste qu’anachronique, le concordat met à la charge de contribuables athées ou agnostiques l’entretien de cultes auxquels ils n’adhèrent pas. Il détourne ainsi l’argent public vers des intérêts particuliers, au détriment des services publics d’intérêt général.

 

Une République digne de ce nom ne peut reprendre à son compte des pratiques de l’Ancien Régime. D’abord, elle oublierait que dans un Etat de droit, c’est par les lois que l’on empêche a priori et que l’on sanctionne a posteriori tout agissement qui contrevient aux principes fondateurs de l’ordre public. Ensuite, elle violerait le principe d’égalité des athées et des croyants en faisant payer aux premiers les dépenses cultuelles des seconds. Etrangement, c’est ce principe d’égalité que M. Ries, maire socialiste de Strasbourg, oublie et bafoue en soutenant le financement concordataire des religions. Pourquoi ne pas financer aussi la Libre pensée, l’humanisme de la franc-maçonnerie et l’Union rationaliste ? Enfin, la dépense publique, si décriée par le néolibéralisme, se trouverait alourdie au profit d’intérêts particuliers alors que des dépenses d’intérêt général sont négligées.

 

 

- Est-ce le dernier mot ? Non.

Car si la lutte contre la radicalisation intégriste est une exigence, il faut remonter à toutes ses causes. Or, le capitalisme néolibéral ne cesse de privatiser, de détruire les services publics, de produire du chômage en externalisant les coûts sociaux, écologiques et humains. Il transfère à la charité religieuse ce qui naguère relevait de la solidarité propre à une république sociale. Un transfert dangereux qui accroît les occasions d’intervention de responsables religieux parfois hostiles aux lois républicaines. Le couplage entre la dérive néolibérale et le retour en force des cléricalismes les plus intolérants n’a rien d’un hasard. Qui est responsable de cette terrible dérive ? Ceux qui laissent la place aux religions pour panser les plaies d’une société malade, d’un lien social vidé de son sens humain, d’un bien commun sans moyens réels pour faire vivre la solidarité.

 

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25 août 2016 4 25 /08 /août /2016 08:26
La Saint-Barthelemy (24/08/1572) par François Dubois, musée de lausanne

La Saint-Barthelemy (24/08/1572) par François Dubois, musée de lausanne

Le 24 août est la date anniversaire des massacres de la Saint-Barthélemy en 1572, symbole de l’horreur des guerres de religion. Un long chemin a depuis été parcouru : reconnaissance de la liberté de conscience inscrite dans la Déclaration des droits de l’homme, citoyenneté accordée quelle que soit la religion, et séparation des cultes et de l’État par la loi de 1905. La laïcité à la française porte en elle les principes de paix et d’universalisme. Il faut le rappeler en ces jours de confusion.

 

Sources : herodote.net

- Un mariage tendu

Le 24 août 1572, jour de la Saint-Barthélemy, le carillon de l'église de Saint-Germain l'Auxerrois, en face du Louvre, donne le signal du massacre des protestants, à Paris et dans le reste du pays.

 

 

C'est le jour le plus noir des guerres de religion entre catholiques et protestants qui ont ensanglanté le pays pendant plus d'une génération. Il est devenu le symbole universel du fanatisme.

 

Tout commence par un... mariage, le 18 août 1572, celui d'Henri de Navarre et Marguerite de Valois, soeur du roi Charles IX (celle-là même qui entrera dans la légende sous le surnom de reine Margot).

 

Les assistants de la noce, tant catholiques que huguenots (surnom des protestants), sont très agités en raison de la rumeur d'une prochaine guerre contre l'Espagne catholique du roi Philippe II.

 

Depuis plusieurs mois, l'amiral Gaspard de Coligny, chef de la faction protestante et principal conseiller du roi, tente de convaincre le roi d'envahir la Flandre, possession espagnole.

 

Mais les chefs de la faction catholique, à savoir les frères de Guise et le duc d'Anjou, frère du roi Charles IX (qui lui succèdera plus tard sous le nom d'Henri III) ne veulent à aucun prix de cette guerre. La reine-mère Catherine de Médicis n'en veut pas davantage.

 

Le matin du 22 août, soit quatre jours après le mariage princier, un capitaine gascon blesse Coligny de deux coups d'arquebuse. Le roi se rend au chevet de son conseiller qui l'adjure de ne pas chercher à le venger !

 

Les noces s'achèvent dans la confusion. Malgré les recommandations de Coligny, les chefs protestants réclament justice. Au palais du Louvre où réside le roi de France, Catherine de Médicis craint d'être débordée par les chefs catholiques, qui reprochent à la monarchie de trop ménager les protestants.

 

Pour sauver la monarchie, elle décide de prendre les devants et de faire éliminer les chefs protestants (à l'exception des princes du sang, Condé et Navarre, le jeune marié).

 

 

- Le massacre

Le 24 août, fête de la Saint Barthélemy, avant le lever du soleil, Coligny est égorgé dans son lit et son cadavre jeté dans la rue et livré aux exactions de la populace.

 

Les gardes et les miliciens, arborant une croix blanche sur leur pourpoint et une écharpe blanche, poursuivent le massacre dans le quartier de Saint-Germain l'Auxerrois. Ils massacrent deux cents nobles huguenots venus de toute la France pour assister aux noces princières et rassemblent leurs cadavres dans la cour du Louvre. Certains chefs protestants, prévenus à temps, arrivent à s'enfuir avec les gardes des Guise à leurs trousses.

 

Quand la population parisienne sort dans la rue, réveillée par le tocsin, elle prend connaissance du massacre. C'est aussitôt la curée. Dans les rues de la capitale, chacun s'en prend aux protestants de rencontre.

 

Les malheureux, hommes, femmes, enfants, sont traqués jusque dans leur lit et mis à mort des pires façons. Et l'on en profite pour piller les biens des victimes.

 

À la mi-journée, le roi ordonne d'en rester là. Mais ses sonneurs de trompe ont le plus grand mal à faire respecter ses ordres.

 

Charles IX assume la responsabilité des événements. Il explique que Coligny avait ourdi un complot et qu'il avait dû l'exécuter.

 

On évalue le nombre total de victimes dans l'ensemble du pays à 30.000 (plus que sous la Commune de 1871). Il n'empêche que le massacre n'est pas ressenti avec une horreur particulière par les contemporains. Il apparaît à ceux-ci comme relativement banal dans l'atmosphère violente de l'époque.

 

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28 juin 2016 2 28 /06 /juin /2016 08:32
Non, antisionisme et antisémitisme ne sont pas synonymes

Revenons certes avec un peu de retard, mais d'une manière dépassionnée, sur les propos de Manuel Valls, selon qui l’antisionisme est « tout simplement le synonyme de l’antisémitisme et de la haine d’Israël ». Prononcée le 7 mars lors du dernier dîner annuel du Crif (Conseil représentatif des juifs de France)[1], organisme principalement consacré à la défense des gouvernements israéliens successifs auprès des autorités françaises, cette accusation vise à faire peser un soupçon indistinct d’infamie sur les mouvements de solidarité avec les Palestiniens.

 

Source : le Grand Soir par Michel Rony BRAUMAN[2] le 07 avril 2016

Voire à les criminaliser, comme on le constate avec la pénalisation des appels au boycott des produits israéliens en provenance des territoires occupés.

 

Passons sur le fait qu’il est permis – et même valorisé – dans notre pays d’appeler à la guerre (en Irak, au Darfour, en Syrie, en Libye) mais illicite de protester par un boycott de consommation contre une politique coloniale. Intéressons-nous plutôt aux rapports entre sionisme et antisémitisme, en nous souvenant en premier lieu que la majorité des juifs du monde, et notamment les Français, furent opposés au sionisme jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale et que même alors, la majorité des juifs d’Europe ne choisit pas la Palestine après la shoah. Pas plus que les juifs russes fuyant les pogroms à la fin du XIXe siècle, dont seul 1 % se rendit en « Terre promise ».

 

Quant aux juifs français engagés dans le soutien au capitaine Dreyfus, tous ne suivirent pas Théodore Herzl, fondateur du sionisme, qui fit de ce procès inique le déclencheur de son projet national. Lorsque Herzl affirmait que l’affaire Dreyfus marquait l’échec du modèle républicain d’intégration des juifs, d’autres voyaient dans le foyer national juif un « piège tendu par l’antisémitisme »[3]. Et c’est dans une logique tout impériale que Lord Balfour, ministre britannique des Affaires étrangères lui apporta son soutien en novembre 1917, durant la Première Guerre mondiale.

 

Que l’on puisse sans contradiction être prosioniste et antisémite devrait tomber sous le sens, puisqu’il s’agissait, dès l’origine, de débarrasser l’Europe de ses juifs, projet commun des uns et des autres avant que surgisse la folie hitlérienne. La dimension biblique comptait dans ce soutien, les courants évangéliques anglais de l’époque, comme leurs homologues contemporains aux Etats-Unis, voyant dans le rassemblement des juifs en Palestine l’actualisation du récit de l’ancien testament et le prélude à l’avènement du Messie.

 

Les plus fervents et les plus radicaux des défenseurs d’Israël en toutes circonstances se recrutent d’ailleurs parmi ces évangéliques américains, lesquels véhiculent les plus classiques des stéréotypes antisémites tout en soutenant les plus durs des colons israéliens. L’avenir qu’ils réservent aux juifs laisse songeur quant aux alliances de l’Etat hébreu : selon l’interprétation évangélique de la Bible, les juifs devront en effet se convertir ou périr lors du Jugement dernier hâté par leur regroupement en Palestine.

 

On peut certes être antisioniste par haine des juifs, qui pourrait le nier ? Mais on peut n’être pas moins antisémite et un sioniste ardent, ce que notre Premier ministre semble ignorer. Estimer que la création d’Israël fut une décision funeste, y compris pour les juifs, relève de la liberté d’opinion, au même titre que l’opinion contraire. Telles sont, stricto sensu, les significations des mots antisioniste et sioniste. Les deux positions, regards opposés mais également légitimes sur un événement historique, peuvent se nourrir de l’antisémitisme, comme elles peuvent y être totalement étrangères.

 

Les saisies de terres, destructions de maisons, emprisonnements administratifs, extensions de colonies, voilà ce qui nourrit aujourd’hui la critique d’Israël et de sa politique du fait accompli. Si le sionisme historique est pluriel, sa forme contemporaine est monocolore, largement sous le contrôle des colons. Et l’antisionisme est pour beaucoup une simple opposition à la stratégie d’occupation des territoires palestiniens et aux exactions qui l’accompagnent.

 

Voilà ce que cherche à masquer le Crif, principal porte-voix du gouvernement israélien en France, désormais détrôné dans ce rôle par le Premier ministre.

 

Notes :

[1] Dîner du Crif: pour Valls, «l'antisionisme est synonyme de l'antisémitisme»

[2]Rony Brauman est un ancien président de Médecins sans frontières, professeur associé à l’Institut d’études politiques de Paris.

[3] Voir l’article de Gilles Manceron, « Au croisement de trois histoires : antisémitisme, sionisme et droits des Palestiniens », Collectif Trop, c’est trop, 9 mars 2016.

 

Pour en savoir plus :

- Mon dossier Palestine

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24 juin 2016 5 24 /06 /juin /2016 08:03
Les racines de l’Europe

Sources :  Le blog de Raoul-Marc Jennar

A la manière de toutes les pensées totalitaires, les Eglises dites du Livre réécrivent l’Histoire.

 

Comme l’Eglise catholique a inventé que le Colisée de Rome fut le lieu de massacres de chrétiens des premiers temps de cette religion, ce qui est totalement faux et la présence d’une croix en ce lieu est une imposture, elle prétend imposer l’idée – relayée par la droite catholique – que les racines de l’Europe seraient judéo-chrétiennes.

 

Rien n’est plus faux.

 

Les racines philosophiques de l’Europe n’ont strictement rien de chrétiennes. Les racines de l’Europe sont en Grèce et en Italie : Héraclite, Pythagore, Socrate, Platon, Aristote, Cicéron, Sénèque, Marc-Aurèle…Et tant d’autres penseurs dont les interrogations et les débats n’ont rien perdu de leur pertinence en ce 21e siècle.

 

Du VIIe siècle avant notre ère au IVe siècle de notre ère, plus de mille années d’une pensée riche pendant lesquelles le christianisme est absent de l’espace européen puisqu’il ne s’impose qu’au IVe siècle de notre ère par un décret impérial.

 

Alors, cessons cette fable des racines chrétiennes de l’Europe. A preuve, le mot même d’évangélisation qui commence avec Paul de Tarse au Ier siècle de notre ère prouve qu’il a fallu conquérir les âmes et les coeurs pour que le christianisme s’impose. Et qu’il a fallu la loi impériale et  ensuite des méthodes comme l’inquisition (prétendument « sainte ») pour qu’il se maintienne.

 

Avant le césaro-papisme qui trouve sa source au IVe siècle, la pensée n’était pas enchaînée par un monothéisme totalitaire.

 

A moins de pervertir le terme de « racine », le judéo-christianisme n’est qu’un greffon dogmatique sur une pensée riche et libre qui le précède. Et rien d’autre.

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18 avril 2016 1 18 /04 /avril /2016 08:20
Gilles Kepel « L’émergence du salafisme est un signe des failles de notre société »

Spécialiste de l’islam et du monde arabe contemporain, auteur de Terreur dans l’Hexagone[1], Gilles Kepel[2] décrypte ce qu’il nomme la « troisième génération du djihad français ». Celle que les penseurs islamistes travaillent au corps pour commettre des attentats en France et, ainsi, déclencher la guerre civile au moment où la montée de l’extrême droite renforce la polarisation de la société.

L’islam, la culture musulmane et la langue arabe n’ont aucun secret pour Gilles Kepel. Un savoir qu’il ne cesse de partager à travers ses livres, entre autres. Son dernier ouvrage Terreur dans l’Hexagone, coécrit avec Antoine Jardin, resitue, à la manière d’un puzzle, les faits politiques, sociaux, sociétaux et religieux pour leur donner du sens. Un ouvrage à lire absolument pour quiconque voudrait comprendre les mutations de l’idéologie djihadiste en France et dans le monde.

 

Sources :  L'Humanité par Gilles Kepel le 26 Février, 2016

- L'Huma. : L’association avec Antoine Jardin, spécialiste des comportements électoraux, était-elle indispensable pour décrire le djihad ?

Gilles Kepel : Il me semblait important de resituer des éléments de contexte, en particulier électoral, et comprendre l’évolution des votes, notamment après une expression massive en faveur de François Hollande, ou plus exactement contre Nicolas Sarkozy, en 2012. Au scrutin législatif, 400 Français héritiers de l’immigration, principalement algérienne, s’étaient portés candidats, soit 8 % du total des candidatures, et une dizaine d’entre eux ont été élus. Il fallait ensuite analyser la façon dont « le mariage pour tous » avait aliéné une partie du vote social en faveur de la gauche, et avait amené un certain nombre d’électeurs qui se définissaient comme musulmans à s’identifier à la droite, au nom de critères de conservatisme commun. C’est ainsi que, lors des « manifs pour tous », défilaient des gens de l’association Fils de France de Camel Bechikh, porte-parole de cette manifestation, par ailleurs membre de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF). Il fallait dans le même temps comprendre comment l’absence de traduction sociale des promesses du candidat devenu président, essentiellement la persistance du non-emploi, s’était soldée par une abstention massive des électeurs de Hollande. Je voulais qu’un expert de ces mouvements électoraux contribue à ce livre, de manière à ce que je me concentre, moi, sur mon domaine de travail.

 

 

- L'Huma. : En quoi ce que vous nommez « la troisième génération de djihadistes » diffère-t-elle des première et deuxième vagues ?

Gilles Kepel : En parallèle au processus d’intégration politique ostensible d’une population des banlieues écartée précédemment du jeu institutionnel, un mouvement souterrain se fait jour, lequel est accéléré par les mutations que connaît le djihadisme international. Ce mouvement permet désormais l’existence d’un vrai recrutement en Europe, ce qui était marginal pour la première (celle du GIA en Algérie) et la deuxième (celle d’al-Qaida, en Afghanistan). Avec la stratégie de la troisième génération de djihadistes français, les actes terroristes doivent cibler, en priorité, le sol européen. Cette stratégie émerge sous la plume de son penseur syrien Abu Musab Al Suri, fin connaisseur du Vieux Continent pour y avoir vécu de nombreuses années. L’Europe, selon lui, est le ventre mou de l’Occident. En 2005, il poste en ligne son Appel à la résistance islamique mondiale qui théorise cette stratégie et identifie dans la jeunesse héritière de l’immigration « mal intégrée » son instrument de prédilection. La percolation entre les deux sphères, celle du djihad international avec celle du djihad en France, se fait avec la troisième génération de terroristes français. Si la première génération y échappe, la deuxième y est partiellement touchée, avec le GIA dont le djihad a certes débordé en France, mais il était destiné à faire pression sur les autorités françaises pour leur politique en Algérie. Le djihad n’était pas un enjeu endogène européen, comme c’est le cas avec la troisième génération.

 

 

- L'Huma. : Comment expliquez-vous le silence des autorités politiques sur l’appel d’Al Suri, alors que vous en avez parlé en 2008 ?

Gilles Kepel : Le phénomène a été ignoré car ils n’ont pas cru qu’un mouvement à la base pourrait fonctionner, obsédés qu’ils étaient par les mouvements pyramidaux, comme l’était al-Qaida, lequel imitait les services secrets. Al Suri a misé sur une organisation horizontale pour mener son combat en visant les « apostats », les « islamophobes » et les juifs. Il fallait cibler des victimes auxquelles la société pouvait s’identifier, les politiques, discrédités, sont mis de côté. On a ainsi choisi Cabu, Wolinski, Charb, et des personnes de confession juive pour créer un soulèvement des uns et une réaction des autres, tentant de cette manière d’ouvrir grand la porte de la guerre civile. Al Suri ne perd pas son objectif d’aboutir à une guerre d’enclaves qui permettrait l’édification d’un califat construit sur l’effondrement de l’Europe.

 

 

- L'Huma. : N’est-ce pas alarmiste d’affirmer que le prix sera lourd à payer pour les politiques « désormais dépourvus de solution aux défis du djihadisme et frappés de mutisme devant les philippiques du FN dans ce domaine »  ?

Gilles Kepel : Pas du tout. Le djihadisme français est emblématique d’un pays où l’islamisme et ses multiples usages politiques peuvent désormais devenir une importante variable d’ajustement électoral. Or la polarisation entre la kalachnikov du djihadisme et le « Je suis Charlie-Martel » du FN peut aboutir à la guerre civile espérée par Al Suri.

 

 

- L'Huma. : Les terroristes sont-ils des incultes en islam, comme l’affirment certains en France ?

Gilles Kepel : Il y a un vrai conflit sur cette question. Comme Olivier Roy, il y a ceux qui estiment que nous vivons seulement une islamisation de la radicalisation. Selon ce politologue, aux Brigades rouges d’autrefois se substituent les brigades vertes. Pour lui, les djihadistes n’ont rien à voir avec le salafisme. Certains de ses disciples expliquent que cette doctrine constitue un rempart contre le terrorisme. Dans l’entretien paru le 29 septembre 2014 dans le Monde, Olivier Roy note : « Il faut d’autant moins internationaliser le conflit que Daech a avant tout une stratégie locale, qu’il tente d’étendre à tout le Moyen-Orient, mais son objectif n’est ni New York ni Paris. » Alors que la messe est dite, les élucubrations coupées de la réalité continuent à circuler. Les idées d’Olivier Roy s’apparentent à des sophismes modernes, raison pour laquelle elles rencontrent du succès. Il justifie la paresse intellectuelle largement répandue sur cette question complexe. Tout le monde a l’impression de comprendre sans y avoir travaillé. Or, personne ne se rend en Syrie uniquement par le biais d’Internet. Cela passe par un réseau de pairs, par la progression du salafisme comme modèle de rupture en valeurs et culturelle. La porosité entre salafisme et djihadisme demeure grande, même si les salafistes affirment ne pas être violents. Culturellement, les djihadistes sont des salafistes. Parmi ces derniers, certains passent au combat armé, certains autres attendent les instructions de l’Arabie saoudite. Celle-ci pratiquait les accommodements avec ceux qui achetaient son pétrole, alors à 120 dollars le baril. À 27 dollars, il est possible qu’un certain nombre de cheikhs basculent dans la sympathie à l’égard de Daech et, ainsi, se débarrassent du régime saoudien. La réfutation des idées fausses, des sophismes et autres prénotions au sens de Durkheim, d’Olivier Roy et consorts est fondamentale. C’est un débat universitaire, un débat intellectuel, un débat éthique.

 

 

- L'Huma. : Comment expliquez-vous le déni des politiques sur l’idéologie islamiste qui se répand depuis des décennies ?

Gilles Kepel : La question de l’islamisme est si compliquée qu’il faut pour s’y atteler posséder un minimum de culture sur la région. Or, depuis le quinquennat de Nicolas Sarkozy, les études arabes ont été complètement détruites en France. À Sciences-Po, la filière dont je me suis occupé pendant vingt-cinq ans, laquelle formait des docteurs, des hauts fonctionnaires, des acteurs associatifs ou des journalistes, a été fermée en décembre 2010. Nous avons aujourd’hui un véritable déficit de compétences. Nous sommes également victimes, en France, d’énarques omniscients, estimant tout savoir alors qu’ils sont incultes. Quant aux politiciens, ils sont réduits à des astuces qui vont leur permettre de conclure des accords avec des organisations islamistes X ou Y supposées assurer la paix sociale.

 

 

- L'Huma. : Par quel cheminement une partie de la gauche dite radicale est arrivée à nouer des liens durables avec des associations islamistes mettant en avant le combat contre « l’islamophobie », un terme imposé au sein de l’opinion ?

Gilles Kepel : Le processus de porosité entre les discours islamistes et gauchistes est exprimé en 1994 par The Prophet and the Proletariat, de Chris Harman, leader d’un mouvement trotskiste britannique, qui estime possible de pactiser avec l’islamisme dans certaines circonstances. Il trouvera sa prolongation en France avec l’engagement du Monde diplomatique et d’Alain Gresh, alors rédacteur en chef du mensuel, aux côtés de Tariq Ramadan au sein du Forum social européen (FSE) en 2003. Ramadan jouera un grand rôle dans ce rapprochement. Alors que la gauche traditionnelle n’arrivait plus à recruter la jeunesse, Ramadan participe aux divers rassemblements accompagné de ses adeptes de l’Union des jeunes musulmans, comprenant que cette alliance islamo-gauchiste était l’occasion espérée de pénétrer le système politique. Dans cette perspective, les croyances de ces nouveaux alliés ne sont pas susceptibles d’être critiquées, sous peine de rompre les liens instaurés à grand-peine entre l’ex-avant-garde marxiste, dont les soutiens populaires propres ont disparu, et les masses paupérisées des banlieues, désormais inéluctablement islamisées à leurs yeux. Le débat sur Charlie Hebdo pousse la rupture sur les valeurs au paroxysme. Ce journal satirique considère que la critique de la religion islamique est du même ordre que celle de la religion juive ou chrétienne. Alors qu’à l’autre bout du spectre, à l’image d’Emmanuel Todd, on estime que critiquer l’islam revient à cracher sur la religion des pauvres, des prolétaires. Or, il y a un hic dans ce raisonnement : une partie des islamistes n’a pas hésité à défiler lors des « manifs pour tous » avec des conservateurs et des réactionnaires.

 

 

- L'Huma. : Ces alliances entre intégristes et réactionnaires sont-elles un phénomène anecdotique sans conséquence sur la vie politique ?

Gilles Kepel : C’est un phénomène structurant, qui n’est pas dynamique en lui-même. Ceux qui, à gauche, pensaient que le vote des citoyens de confession musulmane leur était acquis, savent désormais que le comportement électoral de ces Français a changé. Un nombre important de municipalités de Seine-Saint-Denis ont basculé à droite. Le département compte à présent une majorité de mairies gérées par la droite, soit 21 contre 19. Les fortes mobilisations contre le mariage pour les homosexuels étaient en adéquation avec la persistance du chômage. Et c’est là que la rupture qui se transforme en valeurs salafistes a un boulevard devant elle.

 

 

- L'Huma. : Que faire ?

Gilles Kepel : Nous avons trois types de défis à relever en France : le défi de connaissance, d’abord de police et de renseignement, lesquels ont raté la mobilisation culturelle djihadiste de la troisième génération ; le défi de l’inclusion sociale, car l’émergence du salafisme et celle du terrorisme sont des signes des failles de notre société ; et le défi culturel. On ne doit pas accepter que les salafistes soient les porte-parole hégémoniques de la population de culture musulmane. On doit refuser le chantage à « l’islamophobie ».

 

Notes

[1] Terreur dans l’Hexagone. Genèse du djihad français, de Gilles Kepel, avec Antoine Jardin. Éditions Gallimard, 21 euros.

[2] Gilles Kepel anime le séminaire « violence et dogme » à l’École normale supérieure et enseigne à l’Institut d’études politiques de Paris. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont les plus récents sont Passion française (2014), Passion arabe (2013) et les Voix des cités (2014) aux éditions Gallimard. Plusieurs de ses livres font référence au monde musulman contemporain, Quatre-vingt-treize (2012), entre autres, chez le même éditeur. Dans Terreur et martyre (2008), chez Flammarion, il décrypte l’appel du penseur syrien Abu Musab al Suri.

 

Pour en savoir plus :
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12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 09:16
Apprendre à vivre ensemble – Réflexions de gauche autour de la « question musulmane » en France
  • Contre un solo funèbre, apprendre à vivre ensemble [1]
  • « La révolution prolétarienne réalise ainsi le choeur sans lequel, dans toutes les nations paysannes, son solo devient un chant funèbre. [2] »
  • « Nous devons apprendre à vivre ensemble, comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble, comme des idiots [3] ».
  • « …l’âme vivante du marxisme : l’analyse concrète d’une situation concrète [4] »

Ce texte est seulement consacré à défendre la nécessité d’un nouvel équilibre pour traiter « la question musulmane » en France [5].

Il ne traite pas de nombre de questions connexes, nationales ou internationales. En essayant de sortir des seules injonctions de principe contradictoires, ou du moulinage sans fin de références théoriques passées dont le bilan est rarement tiré, il défend l’urgence pour la gauche radicale de s’engager pour un cadre précis et détaillé pour ce faire.

En distinguant ce qui relève de l’Etat pour en assurer la laïcité équilibrée, et ce qui relève de la responsabilité des mouvements d’émancipation dans le combat universel en faveur de la sécularisation.

Il défend que, à quelques aménagements près, nous disposons déjà formellement du cadre législatif adéquat, à condition de mener correctement la dure bataille de son interprétation contre les islamophobes. Ou contre la volonté sa remise en cause réactionnaire de quelque côté qu’elle vienne.

Il défend aussi que loin de chercher des issues dans un passé non adapté ou dans l’importation de références étrangères inadéquates, c’est par une analyse concrète de la situation concrète dans la France d’aujourd’hui qu’il faut construire cet équilibre.

 

Sources :  Europe Solidaire Sans Frontière par JOHSUA Samuel le 05/01/2016

- 1. La construction de la « question musulmane » est en France le fait de la faillite des principes républicains formels, des effets mortifères des difficultés sociales persistantes, du racisme et des repliements identitaires, et, fondamentalement de la crise des alternatives issues du mouvement ouvrier.

L’histoire des relations avec l’immigration postcoloniale et des de ses enfants est une histoire du temps long. Avec le recul, depuis 1968, on peut noter les phases suivantes. La première (avant la Marche pour l’Egalité en 1983) c’est le lien avec une immigration structurée fortement par les partis « du pays ». Pour la gauche radicale, c’est alors une sorte d’internationalisme sur place, et la domination du thème « travailleurs français immigrés mêmes patrons même combat ». Avec l’effondrement de ces partis nationaux, marxistes comme nationalistes, il y a, après la Marche [6], une longue phase de tentative d’intégration dans les structures nationales « françaises » : partis (surtout PS), associations diverses, syndicats, élus, culture. L’échec relatif se concrétise à partir des années 2000, sauf dans les syndicats (mais eux mêmes en recul général). Un peu parce que la gauche elle même commence à s’effondrer, un peu parce que le racisme de fait laisse toujours à la porte les enfants de l’immigration, beaucoup à cause de la crise capitaliste que « la politique de la ville », malgré les promesses constantes ne réussit jamais à combler. Alors c’est l’heure de l’entrée en sécession partielle, dont les émeutes de 2005. Les derniers feux de la Marche s’éteignent lors des municipales de 2014, les trahisons socialistes accumulées ayant comme conséquence une sorte de transformation de la quantité en qualité. Et on y est encore. Coupure en marche donc. En même temps l’imposition d’un prisme religieux remplaçant des questions sociales s’affirme toujours plus comme un choix essentiellement venu des sommets politiques, beaucoup moins « d’en bas » [7]. Considérablement accentuée à l’époque Sarko, les Quartiers Populaires devenant officiellement la cible, comme l’Islam lui-même (« incompatible avec l’identité nationale »), avec de plus le glissement d’une partie consistante de la gauche sur les mêmes positions.

 

Alors vient l’étape de la sécession assumée, encore passablement minoritaire, essentiellement de deux types. Religieuse, et alors comme partout dans le monde, partiellement contaminée par des options conservatrices, sans s’y résumer. La religion n’ayant jamais été un souci en tant que telle, mais cette contamination en est un, majeur, qui alimente en retour la droitisation de la société. Et l’autre qui est la délinquance ou semi-délinquance, qu’on ne voit pas, à tort, comme une forme de sécession aussi. La preuve en est que, si l’on suit les chercheurs, c’est de là que viennent le plus souvent les terroristes (si on exclut les converti-e-s des « classes moyennes »). Et, couronnant le tout, le complotisme qui fait des ravages mais qui est bien, par définition, une forme de sécession.

 

 

- 2. Une question générale. Qu’est-ce qui est laissé à la gestion de parties du corps social ? Aux « communautés » ou, à la limite, aux individus eux-mêmes (question posée par le droit à l’avortement entre autres) ? Et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Même la société la plus décentralisée a de fortes limites tenant à la prédominance de principes généraux sur des principes spécifiques. Et même la société la plus « centralisée », y compris en dehors des dictatures de tous ordres, laisse en fait des marges locales considérables.

La « question musulmane » en France (construite, puis actée, et toujours en évolution) est un cas particulier d’une question théorique plus générale. Poussons, comme on le fait en physique, les modèles à la limite pour vérifier leur solidité. Il y a un consensus maintenant général sur le fait qu’il n’existe plus sur Terre aucun « peuple » inconnu des anthropologues. Il existerait en revanche 161 populations qui n’ont jamais eu de contacts avec quiconque en dehors d’elles. Chaque année ce nombre diminue essentiellement à cause de problèmes sanitaires ou/et de famine qui les conduit à bouger, et donc à découvrir à leur tour le reste du monde. Cette « découverte » est toujours irréversible, on ne connaît aucun cas où ces populations décident de retourner à l’isolement. Tous les pays du monde suivent une directive de l’ONU visant à s’organiser pour interdire tout contact intempestif qui ne viendrait pas « de l’intérieur ».

 

  • Cas limite donc.

Si on transpose en France, cela signifierait qu’en bordure de la forêt de Fontainebleau il pourrait y avoir une vaste zone interdite. Où, c’est à ça que je veux en venir, les lois générales du pays seraient absentes, puisque alors « le respect des cultures » serait poussé à son maximum. Il est évident que dans ce cas « l’instruction obligatoire » n’aurait plus lieu d’être dans cette zone précise. Plus de République à la française, et plus de droit positif en général pour ces populations. Or je ne connais personne, à gauche comme à droite, qui conteste aujourd’hui cette politique de précaution vis à vis des populations isolées (et précaution peut-être seulement sanitaire, comme l’histoire l’a prouvé, la mise en contact pouvant entraîner des ravages infectieux).

 

  • Supposons maintenant un autre cas limite.

Celui de populations sorties de l’isolement, intégrées donc dans une certaine mesure aux échanges, au moins économiques, voire sanitaires, sinon « culturels » dans un espace « Etatique » commun donné. Quelque soit la manière de traiter cette question, je ne connais aucun pays au monde qui irait jusqu’à la limite de laisser la totalité des règles juridiques à la seule gestion locale de cette population. Puisqu’on discute « à la limite », on voit bien que ça reviendrait alors par exemple, toujours cas extrême, à accepter dans un même « Etat » à la fois les échanges « normaux » et une société esclavagiste dans une de ses parties. Ceci au profit de « la spécificité culturelle » de la dite partie. Comme on le sait c’est exactement sur ce mode que s’est jouée une partie des affrontements de légitimité aux USA au moment de la guerre civile. Certes, maintenant encore, une partie de la droite là-bas en tient pour ce principe poussé à son extrême : « liberté » de chaque Etat, y compris de pratiquer l’esclavage. A gauche, je ne connais personne qui défende ceci. Je veux dire non pas l’esclavage, évidemment, mais le doit « libre » de le pratiquer pour cause de « culture ».

 

Autrement dit, le cas limite des populations isolées mis à part, tout autre type de société a à régler le même problème : Qu’est-ce qui est laissé à la gestion de parties du corps social et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Par exemple la « République Une et Indivisible », celle de 93, la plus « jacobine », après avoir hésité, n’a pas éradiqué les autres langues que le français du point de vue constitutionnel (sauf pour la rédaction des actes officiels, mais ça c’était depuis l’ordonnance de Villers Cotterêts). Et comment aurait-elle pu le faire, quand, au moment de la Commune de Marseille encore, la grande majorité du peuple ne pratiquait que le provençal ? De la même manière, même aujourd’hui, il y a des marges laissées aux institutions locales, et c’est toujours un débat de savoir lesquelles.

 

Est-ce que cette question a trouvé où que ce soit une réponse définitive ? Nullement. Parce qu’il n’y en a pas, tout est à reconstruire en permanence.

 

Nous savons (ce qui est magistralement exposé dans la Critique du Programme de Gotha) qu’une règle commune appliquée à des gens inégaux ne produit pas l’égalité (pas d’égalité « réelle »). Mais que (au moins depuis « La Question Juive » du même Marx) l’égalité entre individus abstraits (égalité « formelle », donc un « droit égal » partout) est une base pour toute autre avancée. On ne peut pas s’attacher seulement au premier terme de la contradiction (une communauté nationale se présentant unie, et donc faussement unie inévitablement) mais laisser de côté le second (l’égalité formelle) tout aussi constitutif de la contradiction. Et cette contradiction est une contradiction vivante, partout. On peut même dire qu’elle a un caractère fractal, où, comme en mathématiques, les figures ont le même aspect quelle que soit l’échelle où on les examine. Là, à l’échelle mondiale, entre tentatives d’un droit universel (par exemple celui de la convention de Genève sur les réfugiés), mais qui ne peut passer sous silence qu’il y a des pays dominants et des pays dominés. Et dans ces derniers, rebelote, puisque des fractions peuvent y être elles-mêmes opprimées. Et encore au sein de celles-ci, poursuite de la même image fractale, par exemple concernant les rapports entre les genres. Et ceci sans limite, y compris jusqu’à l’échelle de la famille nucléaire quand celle-ci est la règle. La coutume (ou la loi) d’une communauté, quelle que soit son échelle de définition, peut être à la fois dominée par l’extérieur et dominatrice à l’intérieur. Et toute politique communiste doit tenir compte de ces deux aspects : protéger la communauté de la domination extérieure, et protéger les propres membres de celle-ci y compris contre elle-même à l’aide de règles formellement égales.

 

S’il n’y a pas d’issue générale (en tout cas pas de solution « enfin trouvée ») à cette contradiction de fond, on a au moins des exemples et réflexions historiques qui la traitent. Exemples à travailler. Beaucoup d’exemples en fait. Dans la tradition que je connais le mieux, on peut discuter de l’expérience du Bund [8], et plus généralement des positions avancées par les austro-marxistes sur ces sujets [9], et aussi de la manière dont, en définitive, les bolcheviks ont tenté de poser et de régler le cas des « Républiques Musulmanes », où on voit vivre exactement ce dont je discute : qu’est-qui est laissé au droit local (et c’était vaste) et ce qui ne l’était pas (en général concernant essentiellement l’égalité totale entre hommes et femmes, plus des questions stratégiques liées à l’organisation de la défense nationale).

 

Plus proche de nous, regardons comment Bourdieu traite de la question de l’école républicaine. Avec Passeron il montre bien que derrière les formules égalitaires, c’est une école de « la reproduction » qui est en œuvre. Là ça concerne les questions de classes (entre parenthèse, ce qui est mal connu, ils peuvent le faire parce que l’appareil spécifique statistique français est construit spécialement autour de ces déterminants de classe, ce qui n’est pas toujours le cas ailleurs ; en revanche cet appareil est, par définition, presque aveugle aux déterminants ethniques). Mais le débat n’est pas clôt pour autant. Ni l’un ni l’autre n’en déduisent qu’alors qu’il faut supprimer cette école si manifestement inégalitaire. Ils réfléchissent au contraire à comment l’améliorer, et, comme le dit Passeron, à comment faire pour que la réalité s’éloigne le moins possible du principe. Ils ont même des recommandations (un peu naïves, mais passons) quant à la défense d’une « pédagogie rationnelle ». Jamais, ni l’un ni l’autre ne remettront en cause le principe lui-même. En ce sens, alors qu’ils sont évidemment des fondateurs émérites de la critique concrète de « l’égalitarisme républicain », ils restent, l’un comme l’autre...des républicains [10].

 

Il ne convient sûrement pas de plus de traiter de cette contradiction et l’équilibre à trouver entre ses termes, de manière anhistorique ou pire, essentialiste (et beaucoup ont tendance à le faire). Les choix dans un sens ou dans l’autre dépendent certes des structures historiques profondes de long terme propres à chaque formation sociale, mais aussi de données de période. Par exemple les choix « confédéralistes » aux USA sont très proches, formellement, des positions proudhoniennes, c’est facile à vérifier. Mais, à lire les textes de Marx à ce propos, ses propres considérations mènent évidemment au soutien au « centraliste » Lincoln (voir l’adresse de félicitations de l’AIT rédigée par Marx au moment de l’abolition) [11]. Certes, aujourd’hui, effet de période, l’utilisation du cadre formellement « égalitaire » de la République en France par les néo réac contre les musulmans est clairement à droite. Mais à prendre l’exemple de l’immigration italienne, ce cadre avait pourtant bien fini par « marcher », autrement dit par effacer les données discriminatoires pourtant horriblement présentes un temps (se rappeler l’histoire trop peu connue du massacre d’Aigues Mortes en 1893). Bien sûr, il y faut rien moins que la guerre de 39... Mais c’est au point qu’à Marseille trop souvent les enfants de cette immigration sont les meilleurs soutiens de « la République »... façon FN. Qu’en sera t-il demain pour les immigrations qui ont suivi ? Nul ne le sait, puisqu’il y des spécificités, en particulier les données postcoloniales et la question de l’islam. Sur ces questions théoriques, continuons à débattre. Avec modestie, étant donné la difficulté reconnue désormais de la contradiction de base. Et en essayant, même si c’est compliqué, de distinguer entre ce débat théorique et les conditions historiques concrètes où il se mène : on n’a pas les mêmes solutions optimales dans la Yougoslavie de Tito (autre exemple très intéressant), que dans le Liban d’aujourd’hui.

 

 

- 3. De la République « une et indivisible ». La bataille sur la forme (autrement dit ici en France celle de « la véritable égalité républicaine ») ne peut pas être évacuée quant aux questions de discriminations.

Venons-en aux questions politiques plus immédiates, donc de la manière dont se pose le traitement non discriminatoire de « la question musulmane » en France aujourd’hui. Elles sont de deux ordres. Le premier tient aux conditions globales des combats politiques et des révolutions. Les communautés « de base » qui se lèvent et se révoltent le font toujours dans des liens précis avec leur passé d’oppression et de lutte. Sur ce point, Walter Benjamin, et Michael Löwy ont raison, c’est certain. Et en France, il est définitivement impossible de conquérir une majorité pour un nouvel équilibre si ce n’est pas dans le cadre général des références « républicaines », parce que toute l’histoire des combats des derniers siècles est ainsi [12] ... Mai 68, la plus libertaire de nos « révolutions » est allé jusqu’à défiler au cri de « les frontières on s’en fout ». Mais il ne serait venu à l’esprit de personne de défiler au cri de « à bas la République », et pourtant la cible directe et ouvertement revendiquée était bien la 5e [13]...

 

Quelles que soient les concrétisations réellement existantes entre les principes républicains et leur mise en œuvre, la vieille distinction entre république bourgeoise et république sociale (« la sociale » c’est ça que ça veut dire), présente dans toutes les révolutions depuis 1792 (toutes sans exception) est-elle morte ? Et plus profondément, existe t-il, j’y reviens, une possibilité de gagner une majorité contre cette histoire et ces références ? A ça il faut une réponse claire, qui dépasse la période que nous vivons. Or même dans celle bien pire de 1914, où « la République » était devenu un drapeau autrement sanguinaire qu’aujourd’hui, ce sont quand même ces références qui furent principalement mobilisées à gauche (Jaurès pour le plus connu). Dans une large mesure ce fut aussi le cas des luttes anticoloniales menées en soutien dans la métropole impérialiste [14]. Pour tous celles et ceux qui pensaient que c’est de l’histoire ancienne, quel démenti que la mobilisation contre la volonté de déchéance pour les bi nationaux ! Certes, quand le combat se mène dos au mur ainsi, et pas sur les conflits de classe majeurs, c’est que les rapports de force sociaux et idéologiques sont déjà profondément dégradés. Mais alors que rien - de la trahison des promesses de 2012 (venant après des décennies de renoncements), de la politique atlantiste et impérialiste, des dérapages racistes, de la discrimination pratique assumée, et même du vote de l’état d’urgence – que rien de tout cela donc n’a conduit la gauche pro PS à se déchirer vraiment, c’est sur ce thème que ça se produit. Alors même que cette révolte est pour l’instant complètement à contre courant de l’opinion. Quelle preuve que cette racine est toujours active, divise toujours entre une tradition de gauche [15] (et au-delà) et celle qui conduisit à Pétain. Au point, pour sauver le principe du droit du sol, d’imaginer de manière infâme de pouvoir déchoir quiconque au final. Ce qui, comme « retournement dialectique » se pose là, mais confirme qu’on ne débarrasse pas du cadre historique aussi facilement.

 

Ceci ne signifie nullement que l’on passe par pertes et profits la République réellement donnée (surtout après le massacre de Juin 1848, puis de la 3e République bâtie sur les ruines de La Commune : anti ouvrière, coloniale, impériale ; bourgeoise donc). Ni même qu’on communie à des valeurs surplombant les classes. Penser cela est déjà une position de classe, celle de la bourgeoisie. Mais cela n’empêche pas qu’il y a un enjeu derrière ces valeurs, sur leur réalisation, leur interprétation, comme sur les institutions et pratiques qu’elles induisent selon les points de vue de classe opposés. Sur ces questions, on peut se référer utilement à Daniel Bensaïd [16].

 

Existe[rait-il] une rupture définitive désormais, et ceci à cause de la nature d’une partie des populations présentes sur le sol français ? Une autre manière de dire, en miroir des réacs, qu’elles seraient « incompatibles avec la République » telle qu’elle est historiquement donnée ? Peut-être après tout, et nous serions alors confrontés à un problème complètement nouveau. Mais dont il faut mesurer les conséquences : si c’est vrai, alors il n’y a plus aucune solution à échelle humaine en France qui soit à vocation majoritaire. Ce sont des choses qui arrivent, malheureusement (voir la Syrie). Mais avant d’accepter une telle impasse, ça vaut le coup de prendre du recul, il me semble.

 

  • Ceci revient donc à la conclusion suivante.

Il est hors de question de laisser la République aux mains des réacs. Mais ça ne règle pas tout c’est vrai. Faut-il accepter que le thème républicain soit l’alpha et l’oméga de nos combats, que tout soit ramené à la question version de droite ou de gauche de la République ? Pour ma part, la réponse est non, assurément. L’option républicaniste a vite fait de faire le lit de l’autoritarisme, et bouffie d’une arrogante « grandeur de la France », et « d’unité nationale », elle tout aussi vite fait de se faire patriotarde et impérialiste. De plus, sauf si le FN s’approche du pouvoir central, la forme (la république) non seulement ne doit pas absorber le fond (le partage des richesses, la dette, etc... bref l’anticapitalisme et le socialisme), mais reste secondaire par rapport au fond. Ou sinon nous perdrons aussi la bataille sur la forme.

 

Mais où alors, dans quel cadre, se posent les questions du racisme ? Sur le fond, bien entendu, toujours. Mais sauf à passer à une version guesdiste de la question, on sait bien que la bataille sur la forme (autrement dit ici en France quelle est « la véritable égalité républicaine » [17]) ne peut pas être évacuée quant aux questions de discriminations. Et alors il faut se rappeler Lénine, « …l’âme vivante du marxisme : l’analyse concrète d’une situation concrète » [18]. Il nous faut (en France précisément et aujourd’hui, et pas dans un ailleurs abstrait sinon c’est perdu d’avance) inventer un équilibre, toujours discutable, toujours provisoire, à la contradiction théorique rappelée ci-dessus. Un constat doit certes être rappelé sans cesse : la proclamation de l’égalité ne crée pas l’égalité par elle-même. Parfois oui et en partie (comme le droit de vote pour les femmes). Parfois non et elle peut même contribuer à rendre invisibles les inégalités réelles (et donc à dépolitiser la question et dévaloriser toute tentative de les mettre en avant, comme c’est le cas évident du racisme réellement vécu ou du traitement concret des musulmans). Il faut se coltiner à ces constats contradictoires, même si c’est difficile (et pas seulement sur le plan théorique), parce que nous travaillons dans des rapports de force sociaux, politiques et idéologiques désastreux, sans penser, à aucun moment, que l’élimination d’un des termes puisse être la solution.

 

- 4. Contre un solo funèbre, il nous revient d’inventer un nouvel équilibre entre les parties constitutives du pays, ses communautés particulières. Comme toujours. Et donc ici pour les populations en partie artificiellement construites comme « musulmanes », construction aboutissant pourtant désormais à une situation réelle. Un équilibre qui, par définition, suppose d’être recherché dans le cadre d’une vie commune.

Et pas dans une ligne de fuite accentuant les éléments de confrontation. Tout le monde peut comprendre que, se heurtant à un mur de plus en plus intangible, quand les discriminations n’en finissent plus de se durcir, que toutes les décisions apaisantes ne sont que des mots vains, ne se renforcent la tentation du repli, du durcissement en retour des paniques identitaires, le retournement du stigmate. Mais c’est une impasse mortelle.


Les populations dont nous parlons peuvent être estimées à 4700000 personnes en France, qu’elles se définissent elles-mêmes par la religion ou que, bien plus souvent, elles y soient assignées. Soit 7.5% de la population. Dans un climat islamophobe de plus en plus pesant, quand les idées du FN sont à tel niveau, la volonté de séparation (et les fantasmes d’élimination) sont déjà fortement présents de l’autre côté de l’échiquier. Comment choisir d’entrer dans cette dynamique de confrontation pourrait-il tourner à l’avantage d’une minorité aussi faible numériquement et aussi désarmée ? Faut-il alors abandonner la spécificité dans l’espoir (vain qui plus est) de tarir la source du racisme ? Mais la source n’est pas là ! Elle est chez les racistes. !

 

Alors ? Alors il faut défendre le droit à l’existence et l’expression spécifiques dans le cadre d’un nouvel équilibre. Objectif qui paraît difficile à atteindre ? Il a pourtant plus de chance de succès que la séparation, elle certainement désastreuse et, désormais, à très court terme. Quand la dirigeante du PIR, Houria Bouteldja, jamais en retard d’une provocation, affirme : « La perspective décoloniale, … c’est d’abord de nous aimer nous-mêmes, de nous accepter, de nous marier avec une musulmane ou un musulman, un Noir ou une Noire. Je sais que cela semble une régression, mais je vous assure que non, c’est un pas de géant. » [19], on peut être certains que c’est une impasse, rapidement meurtrière pour les minorités. Dans un cadre différent, mais c’est une comparaison intéressante, Marx mettait en garde contre l’isolement d’un prolétariat plongé dans un environnement majoritairement paysan. Avec une formule devenue célèbre à juste titre, « La révolution prolétarienne réalise ainsi le chœur sans lequel, dans toutes les nations paysannes, son solo devient un chant funèbre ». Sans capacité à bâtir un nouvel équilibre, donc à trouver des alliances dans l’environnement majoritaire, « le solo funèbre » est certain. De tous les points de vue, c’est Martin Luther King qui donne le ton juste : « Nous devons apprendre à vivre ensemble, comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble, comme des idiots » [20].

 

 

- 5. Ne pas parler à la place des premiers concernés. Il est choquant, particulièrement choquant, que de voir mépriser à ce point leurs élaborations seulement parce qu’elles ne correspondent pas aux a priori germanopratins.

Heureusement, à rebours de l’imagerie de tant de penseurs de la gauche radicale qui s’autorisent à parler à leur place, l’option encore nettement majoritaire dans les populations directement concernées est bien celle de King. On peut en trouver des traces « objectives » justement dans l’ampleur des mariages « mixtes ». Les statistiques officielles définissent par « mixtes » les mariages entre deux nationalités. On n’a pas de données sur les mariages interconfessionnels. Mais ça donne une idée indirecte. En 2012, 48500 unions mixtes ont été consacrées hors de France. Ce qui, ajoutées aux 32047 mariages mixtes célébrés en France, donne environ 80000 unions. Sur la totalité des mariages ayant concerné au moins un citoyen Français en 2012 (quel que soit le lieu de célébration, soit 283000), 28,5% étaient donc des unions mixtes. On est très loin du grand renfermement.

 

Mais oui il y a une évolution, négative. Je m’appuie maintenant sur ce que je connais le mieux, l’exemple des Cités populaires à Marseille. Là (avec la tradition de Révolution !, mon parti de jeunesse, très investi dans l’immigration), la LCR comptait au moins 15 de membres ou sympathisant-e-s parmi la cinquantaine de marcheurs-se-s qui ont initié la Marche de 83. Ce serait impensable aujourd’hui. Cette implantation, mais aussi celle (relativement en retard déjà) du PC, et encore celle, purement para mafieuse et clientéliste du PS a maintenant à peu près disparu. Si on exclut les liens institutionnels (centres sociaux, animateurs, Conseil Général, mais aussi sport, école, santé...) qui, par définition restent forts (et encore, c’est en crise) les liens « entre communautés » au plan politique et même associatif ont subi une cassure, dont la dernière, récente, (je précise que je parle de Marseille, dans ces milieux les choses sont assez différentes selon les endroits ; là par exemple, pour rappel pas d’émeute en 2005 dans cette Ville) a suivi en 2013 la mobilisation des Cités contre les meurtres (appuyée surtout par les mères). Massive, mais terminée dans l’échec et (ça c’est classique) dans la division. Mais ce qui fut élaboré par les habitant-e-s mêmes ne laisse aucun doute sur la nature de ce qu’ils/elles imaginent pour sortir de la désespérance [21]. Il est choquant, particulièrement choquant, que de voir mépriser à ce point ces élaborations seulement parce qu’elles ne correspondent pas aux a priori germanopratins.

 

Ainsi il ne faut faire preuve d’aucun paternalisme. Les Cités ne sont pas « vides » mais ont leur propre évolution. Et comptent des secteurs, très majoritaires, qui cherchent toujours des issues à la manière du Luther King tardif. Et, ça coule de source (et fait l’objet à tort d’un débat sans fin alors que c’est l’évidence) ceci ne peut se faire que dans les traditions du pays, ici en épousant les valeurs formelles de la République et la déclinaison constante, voire obsessionnelle, par ces secteurs de son triptyque idéalisé [22]. Espoirs tout aussi constamment déçus, un crève-cœur. Puisque pour que ceci avance en commun, il faudrait déjà être deux. Or le racisme et le rejet ne cessent de gagner. Et les moyens matériels manquent cruellement. Alors on rejoint la crise générale du mouvement ouvrier. Pour qu’une jonction soit possible dans des conditions favorables, il faudrait qu’un imaginaire de gauche reprenne le dessus, en particulier dans la contestation (le Che plutôt que Daech). Mais, dialectiquement, ce n’est possible que si de l’intérieur naît une radicalisation de ce genre (au moins sur le modèle du Bund). De plus en plus difficile et, certainement, pas du fait premier des « musulmans » mais de la droitisation : FN, droite et PS.

 

 

- 6. Lutter contre l’islamophobie. Contourner la question religieuse seulement par un traitement « de classe », anticapitaliste, est insuffisant.

Mais ce n’est pas parce que les luttes issues des Quartiers Populaires ne sont pas, dans la grande majorité des cas, connectées directement à une dimension religieuse que celle-ci n’est pas désormais décisive. Il n’y aucune possibilité de minimiser la question de la place de l’Islam dans le pays. Des musulmans en France il y en a en nombre depuis bien plus d’un siècle, mais que la question religieuse prenne le pas à ce point sur celles des « origines » nationales, ou qu’elles se confondent à ce point dans l’opinion (pour concrétiser le scandaleux mot d’ordre « Arabes dehors » on brûle une Mosquée) c’est nouveau. Cela concerne toute l’Europe et le monde entier. Une donnée majeure, multiforme, de portée globale, mais que je ne traite pas ici, mêmes dans ses connexions pourtant évidentes avec la situation en France. Il y faudra une discussion spéciale.

 

Mais la dénier est désormais impossible. Et la contourner seulement par un traitement « de classe », anticapitaliste, est insuffisant. Malheureusement, dans les conditions de rapports de force politique, social, idéologique que l’on connaît, la réfraction des questions touchant à la place des populations liées à l’immigration par le seul prisme religieux gagne incontestablement des points. Et, surtout, quand ça se produit, avec un poids encore très minoritaire mais croissant des interprétations les plus réactionnaires de ce prisme. Même s’il faut se garder de considérer que l’affaire est jouée : en France elle ne l’est pas, loin de là. Et le principal pour nous est là : tout faire pour empêcher qu’elle le soit, que la seule possibilité de rejet du système de dominations et de discriminations renforcées qui soit laissée ouverte en définitive soit non un investissement religieux (lui ne pose pas de problèmes en tant que tel), mais surtout une évolution de type fasciste, spécifique évidemment par son vernis religieux fondamentaliste réactionnaire. Et ouvrir la voie progressiste du combat commun, par et avec le respect de l’auto définition et de l’auto activité des populations concernées.

 

Faut-il vraiment un traitement propre ? Mais ce n’est pas nous qui décidons ! Quand c’est devenu un point de fixation majeur imposé par Daech d’un côté, par le FN de l’autre, on ne peut pas faire comme si. Cela dit, l’islam au singulier ça n’existe pas plus que la République au singulier. Il y a des musulmans qui mangent du porc et boivent du vin. Beaucoup. Pour ceux là la question est celle de l’assignation raciste (« d’apparence musulmane ») mais aussi, à force, de la possibilité du retournement du stigmate si ça se poursuit [23]. Comme en fait ceci est un continuum, le risque est que le mauvais traitement réservé à plus religieux qu’eux ne les conduise à s’en rapprocher puis à coaguler sur un versant conservateur. Il faut donc s’occuper de ce corps central, même si on n’est pas sûr qu’il soit majoritaire, y compris chez les musulmans déclarés. Au final : quand on parle de ces populations on sait bien que ce n’est pas la question religieuse la plus importante, mais la situation matérielle (relégation, ghettos, chômage, discriminations diverses, violences policières). La religion fait écran, de tous points de vue. Mais là, nous avons des références solides avec Jaurès, Lénine et Marx. Il faut traiter l’écran (on ne peut pas juste le déchirer) pour dégager la place du combat commun des prolétaires. Et (retour aux thèses ci-dessus) le faire vraiment, spécifiquement, il n’a pas de raisons que les musulmans disparaissent en tant que tels [24].

 

 

- 7. Distinguer le champ propre des mouvements sociaux et celui de l’Etat. Pour qui lutte en faveur de l’émancipation humaine on ne peut sous estimer la lutte contre le cléricalisme et en faveur de la sécularisation. Mais il faut la distinguer de la question de la laïcité.

Ainsi on ne remet pas en cause la légalité du parti de Boutin (incontestablement cléricalo-réactionnaire) tout en luttant contre lui. Il y a donc une vraie nécessité de la lutte anticléricale, spécifique. Par exemple quand on combat spécialement l’Eglise catholique pour son refus du préservatif. Ou contre les positionnements cléricaux réactionnaires de toutes religions concernant les femmes et leurs droits. Mais il est très dangereux que ce soit l’Etat en tant que tel qui soit chargé de la lutte idéologique anticléricale directe. Pour des raisons qu’on connait tous. En tirant le bilan général des révolutions faites au nom du communisme, nous devons être plus qu’attentifs à ces distinctions. Certes, indirectement, il peut aussi y avoir une influence sécularisatrice des décisions d’Etat. Par exemple quand on oblige les élèves à apprendre la théorie de l’évolution. Ceci est un cas emblématique des effets émancipateurs plus généraux de l’obligation scolaire et du respect de ses programmes définis par l’Etat. Mais la raison n’en est jamais directement anticléricale, ou antireligieuse, jamais ! Ce serait mettre au même niveau que les croyances (religieuses ou autres) ce qui relève des savoirs scientifiquement (et momentanément) admis.

 

Ces distinctions s’entendant sur le principe général. Evidemment que dans la vie réelle, tout ceci est toujours mélangé. Mais l’Etat n’est pas habilité à fouiller les consciences ! Au moins pour nous qui voulons toujours limiter la charge purement idéologique de ce qui reste un appareil d’Etat (et donc, d’un Etat bourgeois en l’occurrence), ces distinctions demeurent fondamentales.

 

Donc si on parle lutte anticléricale il doit s’agir d’une prérogative sociale, propre aux mouvements progressistes, pas étatique. Mais une fois cette distinction établie, il faut défendre avec force qu’il y a un enjeu majeur pour l’émancipation humaine à la lutte universelle pour la sécularisation. Non seulement pour la séparation des Eglises et des Etats (la laïcité), mais aussi sur le fait que les décisions démocratiques s’autorisent d’elles-mêmes, pas d’une instance transcendante échappant aux humains. La sécularisation, où les comportements individuels se règlent au contraire de plus en plus sur la base de choix personnels (religieux ou non, collectifs ou pas) est le régime d’action le plus adéquat à ce principe. Il en découle que la lutte contre le fondamentalisme religieux, directement étranger à ces options, fait partie intégrante de la lutte de tout mouvement luttant pour l’émancipation humaine. Et ceci sans limite de frontière ou de communauté.

 

Il existe donc des pratiques fondamentalistes autorisées par l’Etat (tant que les frontières légales ne sont pas franchies, nous ne demandons pas la fermeture de l’Eglise intégriste de Saint Nicolas du Chardonnet et pas plus d’une synagogue ou d’une mosquée fondamentalistes) mais nous devons nous, à gauche, les combattre socialement et politiquement. C’est de cette manière qu’il faut prendre la question du voile. Son port (on s’en tient au foulard) est légal aux restrictions connues près (j’y reviens ci-après). Et il y a un enjeu décisif qu’il en demeure ainsi, alors qu’en 2012 déjà 63% des sondé-e-s se déclaraient favorables à son interdiction dans les rues en France. Et que cette éventualité fait partie de la panoplie du FN, une mesure de guerre civile. L’Etat n’a pas à régler cette question. Mais ça ne signifie nullement que socialement la question soit close, et que les débats (avec la prise en charge de toute la complexité indispensable) autour de cette problématique soient invalidés pour autant.

 

Après, même une fois la distinction de principe faite entre ce qui relève d’une légalité d’Etat et ce qui revient aux combats sociaux pour l’émancipation, ça demeure compliqué dans la pratique. Il faut (c’est la leçon constante de Marx, puis de Jaurès) éviter à tout prix que la lutte anticléricale ne se transforme en lutte contre les croyant-e-s. D’abord parce que rien ne nous autorise (nous ou quiconque) à régenter ces croyances. Même si c’est délicat à faire saisir les nuances complexes de la chose. On « a le droit » de penser que la Terre a moins de 6000 ans, et l’école a pourtant le devoir d’exiger dans son cadre qu’il soit répondu plus de 4 milliards et demi à cette question… Puis, sur un plan directement stratégique, parce qu’il faut éviter que le peuple se solidarise avec ses ennemis (on peut se rapporter aux nombreux débats des historiens sur la Vendée contre-révolutionnaire). S’en prendre au clergé quand il le faut est une chose, aux croyances en est une autre. Ma formule pour régler ça (très vague, mais comment faire autrement ?) est que quand sont en jeu des principes humains fondamentaux, tant pis pour les croyances (typiquement, le droit à l’avortement). Mais on part « de chaque cas concret », pas de la croyance en général, comme si jamais on ne pouvait convaincre un-e croyant-e de la nécessité de reconnaître un droit humain de principe, y compris si lui/elle-même ne l’utilise pas.

 

Enfin, ce qui complique encore notablement le débat, la situation n’est pas la même pour une religion minoritaire partagée par des populations discriminées. Inévitablement les niveaux se mélangent, comme on peut le saisir à la lumière de l’antisémitisme d’avant le nazisme. De l’archaïsme moqué de certaines pratiques (réelles ou inventées) on passait aisément à l’impossible cohabitation de principe avec des populations « arriérées », sans compter les fantasmes purs (les juifs et les meurtres rituels d’enfants chrétiens).

 

De la même manière, il convient de prendre la mesure de la prudence nécessaire dans le combat « anticlérical » concernant l’Islam (ce terme même, anticlérical, s’il fait référence à une tradition française enracinée, est mal adapté en l’occurrence, mais on en saisit le sens général). Même si ce n’est encore qu’une tendance, de plus en plus le combat « anticlérical » sur l’Islam en France (autrement dit non contre les croyant-e-s bien entendu, ce n’est jamais le cas pour une option progressiste, mais contre la mainmise d’une vision systématiquement ultraréactionnaire de l’affaire), a tendance à être vécu comme venant « de l’extérieur », avec un effet de coagulation croissant. Or ce combat demeure pourtant d’une nécessité incontournable quand s’affirme, avec un certain succès, la portée de ces thèmes réactionnaires, comme on l’a vu avec les polémiques sur l’homosexualité et « sur le genre », connectant pour le coup avec l’ensemble des secteurs réactionnaires du pays. Seule la confluence avec des sources perçues comme « internes », en claire rupture avec ces glissements ultra réactionnaires pourra remédier à ces difficultés. Et ces sources fondent nos seuls alliés non pas conjoncturels, mais stratégiques.

 

Tout ceci au final dessine des marges passablement étroites, situation qui se réfracte dans les divisions croissantes à gauche sur ces questions. Sans que pour autant de mon point de vue il soit question de quitter l’étroite ligne de crête que je propose, sauf à accentuer nous-mêmes des difficultés déjà évidentes et à contribuer à l’accentuation des fractures civiles. Ceci se combine avec des données de long terme qu’on ne peut négliger. Pour une large partie de la population du pays, sa grande majorité en fait, la question de la place de la religion est réglée depuis longtemps. Mais pas pour tout le monde, puisque le pays est constitué de secteurs héritiers en partie d’histoires différentes. On peut (il faut impérativement en fait) convaincre cette majorité de la nécessité d’accommodements avec ce qu’elle considère comme dépassé, tant que « les principes humains fondamentaux » - pour reprendre ce terme très général - ne sont pas en cause. Là il s’agit de travailler au plus près, au cas par cas, au « vivre ensemble » concret (le cas emblématique est celui des cantines), et beaucoup s’y attaquent avec courage et ténacité. Mais ici, une mise en garde fondamentale s’impose. Qu’on cherche à obliger cette majorité à faire retraite sur des acquis essentiels et la porte serait grande ouverte au FN. Et au solo funèbre.

 

D’où trois niveaux à considérer.

-  Au niveau de l’Etat, certains principes anciens, solidifiés par des lois, doivent être défendus. En particulier la Loi de 1905 de séparation des Eglises et de l’Etat, même si des améliorations peuvent être ponctuellement envisagées. Et si bien entendu doivent être combattus les choix réactionnaires qui s’y sont ajoutés depuis (essentiellement le concordat en Alsace Moselle, la loi Debré de 1959 sur l’enseignement privé…). De même concernant la Loi de 1881 sur la liberté de la presse, entendue aujourd’hui comme encadrant la liberté d’expression (dont celle de la critique sans limite des religions). A quoi s’ajoutent les Lois encadrant le droit de la famille.

-  Entre ce niveau et le niveau de l’engagement social, il y a le combat pour l’interprétation des dites lois. En particulier il faut combattre le glissement de celle de 1905 dans un sens de lutte antireligieuse, la séparation étant alors présentée comme celle entre public et privé au lieu de la séparation entre institutions.

-  Le niveau purement politico-social, où il faut lutter contre les nouvelles dérives cléricalo-religieuses telles qu’elles se sont manifestées avec force dans tout le pays lors de la bataille en faveur du mariage pour tous, ou celles sur « le genre » et les ABCD de l’égalité. Avec la préoccupation constante de ne jamais oublier le statut minoritaire et opprimé de l’Islam en France. On a le droit légal de moquer une religion, toujours. Ce qui ne veut pas dire qu’à gauche on n’en mesure pas idéologiquement les effets dans ces conditions (comme dans le cas des moqueries antisémites d’un passé pas si lointain).

- 8. Pour un nouvel équilibre. Dans le débat qui nous occupe, aujourd’hui, l’enjeu majeur de cette « guerre de position » concerne la question de savoir si l’Islam est ou non compatible avec la République. Il faut se battre avec acharnement sur cette frontière, pied à pied, millimètre par millimètre. Si nous perdons là dessus, nous perdrons sur tout le reste.

Dans des pays comme les nôtres, tout combat politique est d’abord contraint par qui détient l’hégémonie, dont l’appareil d’Etat n’est qu’une composante. Laquelle hégémonie, c’est un point décisif chez Gramsci, ne réside donc pas (pas seulement) dans l’Etat. Hégémonie « culturelle » dit Gramsci, qu’il faut prendre au sens large sur les plans : idéologique, médiatique, éducatif, culturel, artistique, langagier, etc...

 

Ceux qui disposent de l’hégémonie sur ces terrains imposent la condition du combat, sa nature même. Par exemple les lois anti juives de Hitler sont impossibles même à concevoir si auparavant la société n’a pas été gagnée à l’antisémitisme, et ce dernier poussé jusqu’à la déshumanisation des juifs. Il ne s’agit pas là d’une vague « question morale », mais d’une question centrale. Si ne monte pas aujourd’hui du pays l’horreur devant les noyades des migrant-e-s (donc, pour reprendre Gramsci, si ce sentiment n’est pas « le bons sens » même) alors il est impossible de songer à modifier la politique migratoire de Valls. Les conditions des combats politiques (et donc ceux concernant l’Etat) dépendent des cadres hégémoniques (et contre hégémoniques). Quand le FN (et bien d’autres) imposent de remplacer la question sociale par la question « ethnique » et la déchéance possible pour les bi nationaux, c’est là qu’est la défaite première. Il ne s’agit pas ici seulement d’une bataille de mots, de « politique ». Elle se joue au contraire essentiellement dans des institutions (syndicats par exemple) et dans les pratiques « grass root » (au ras du sol) qui sont la manifestation de « ce qui va de soi », « le bon sens » de Gramsci.

 

Dans le débat qui nous occupe, aujourd’hui, l’enjeu majeur de cette « guerre de position » concerne la question de savoir si l’Islam est ou non compatible avec la République. Il faut se battre avec acharnement sur cette frontière, pied à pied, millimètre par millimètre. Si nous perdons là dessus, nous perdrons sur tout le reste. Evidemment il est vrai que la formule même repose sur l’essentialisation de ses deux termes. Comme je l’ai déjà dit, l’Islam au singulier n’existe pas, et pas plus la République au singulier, « sans adjectif ». Mais ce sont des abstractions indispensables, sur lesquelles se joue la bataille « culturelle » au sens de Gramsci. Et nous collaborerions nous mêmes à répondre par un « non » général à cette question abstraite de la compatibilité pour cause de rejet de la République telle qu’elle est concrètement ? Dans le rapport de force que nous constatons tous les jours, ce serait au profit de qui ? Mais une fois ce positionnement général affirmé dans son principe, reste à travailler à un nouvel équilibre.

 

Déjà cette compatibilité est amplement attestée, si on se donne la peine de considérer des problèmes précis. On peut se reporter aux travaux plus que concrets, sur un nombre incalculable de sujets, de l’Observatoire de la Laïcité. Avant tout débat supplémentaire sur ces sujets, il faut partir de là. [25] Ce ne sont pas ces réponses qui manquent, mais l’atmosphère idéologique qui rendrait leur acceptation possible.

 

Cependant, par nature, cet organisme officiel s’en tient au cadre donné par l’état de la législation. Il reste à discuter des réformes indispensables pour parvenir réellement au nouvel équilibre nécessaire.

 

Il existe ainsi une conséquence intrinsèquement inégalitaire de la manière dont se sont soldées les confrontations après la loi de 1905, le fait que l’entretien des bâtiments religieux catholiques construits à cette date relève encore maintenant de la puissance publique (Etat ou collectivités). Sur ce point, il faudrait discuter du financement des Mosquées. Impossible sur deniers publics d’après 1905, et je pense que le principe doit être maintenu. Mais je suis pour un accommodement sérieux, dérogatoire si l’on veut, par des baux gratuits à 99 ans (dit emphytéotiques ; c’est aussi la position de l’Observatoire de la Laïcité) qui règle au moins la question des terrains. Outre qu’il s’agit d’un « rattrapage » sur les catholiques depuis 1905, on ne peut pas à la fois lutter contre les financements étrangers et n’ouvrir aucune autre possibilité.

 

La loi de 2004 sur les signes religieux à l’école maintenant. Moi, comme je l’ai répété souvent j’étais (et je suis) sur la ligne de la LCR à l’époque, ni loi ni voile. Je considère que c’était la bonne, même si, comme pour bien d’autres combats, elle a été battue dans les faits. La loi est une atteinte aux principes de laïcité de 1905. Puisqu’elle s’écarte de la seule neutralité des locaux et des personnels pour l’imposer aux usagers. A preuve, malgré une France au bord de la confrontation violente généralisée au moment du conflit dit « des inventaires » après le vote de la Loi de 1905, jamais une interdiction des croix pour les enfants n’a été envisagée. Et malgré la dureté plus forte encore des décrets de La Commune, ouvertement anticléricaux parfois, pas plus. La limite bien entendu est qu’il n’y ait pas de prosélytisme direct (puisqu’en effet il y en a un toujours « indirect », par effet de groupe, comme pour les portraits du Che à une époque, mais ça on n’y peut rien). Et même si c’est parfois pénible, ça se traite au cas par cas. A cette limite près, c’est donc une mesure discriminatoire, orientée contre une certaine interprétation de l’Islam. Mais (c’était et ça reste le problème) dire cela n’implique nullement qu’en tant que mouvement on ne porte aucun débat sur la signification que manifeste la généralisation du port du voile, à l’école comme ailleurs. C’est vraiment le cas d’espèce de la distinction entre Etat et mouvement. Cela dit si cette affaire est loin d’être soldée puisqu’elle touche à des principes, le pire est de se fixer sur des symboles et pas sur des priorités vécues. La Loi de 2004 n’a jamais soulevé de mobilisations importantes et ce n’est donc pas une priorité à mes yeux. S’il faut choisir un symbole, ce serait plutôt le droit de vote accordé aux étrangers.

 

Au-delà quelles sont les autres priorités pratiques ?

-  L’islamophobie évidemment : lutter contre les violences touchant les biens et les personnes, augmenter l’espace juridique où des déclarations peuvent être considérés comme un délit, combattre contre les amalgames et sur le point idéologique majeur qui soutient tout ceci : la compatibilité de l’Islam avec la république, comme pour toutes les autres religions.

-  Les pratiques policières ensuite, bien au delà d’un islam visible, mais typiquement raciste (origine nationale, même ancienne, couleur de la peau, voire seulement anti jeunes). Nous connaissons les revendications correspondantes. La nature de la formation des agents (comme on l’a fait, et encore incomplètement, pour la manière de traiter les violences aux femmes, les crimes sexuels et le viol), le récépissé de contrôle d’identité promis et rejeté, plus un nombre de mesures déjà amplement répertoriées par les mouvements correspondants.

-  Le droit concret à exercer sa religion, avec l’arrêt des interdictions pratiques de construction des mosquées.

-  L’accompagnement scolaire par les mères voilées, dont l’interdiction manifeste un rejet insupportable, un problème constant, une source majeure de mobilisation, et une violation de la laïcité. Le combat juridique à ce propos est en cours, avec des succès et des échecs selon les juridictions. Et il y a fort à parier que la question puisse malheureusement être tranchée par un nouveau décret dans un sens négatif après 2017.

-  Les repas dans les cantines, scolaires entre autres. Les tribunaux viennent de confirmer le droit des Maires d’imposer un menu unique et le congrès des Maires a confirmé que « chacun il fait comme il veut ». Je ne sais pas bien comment on peut faire juridiquement, puisque contrairement à l’instruction scolaire elle-même, il n’existe aucune obligation de s’inscrire aux cantines, et partant aucune obligation pour les Maires. Il faudrait donc élaborer une loi contraignante en sens inverse.

-  Enfin lutter pied à pied contre tous les empiètements illégaux concernant les vêtements, et, surtout contre l’extension de l’interdiction du voile à l’université ou dans l’espace public.

 

Voilà les points qui me paraissent majeurs répondant aux critères suivants : une vraie demande « d’en bas », pas fantasmée d’en haut, et un rapport de force permettant de l’emporter au moins partiellement. C’est comme pour une manif syndicale : on ne va pas se battre pour l’abolition du salariat si ce n’est pas le sujet.

 

De plus, par nature, ces questions sont inépuisables. Il ne faut pas penser qu’elles puissent être solutionnées une fois pour toutes. L’équilibre est à reconstruire en permanence. Mais même s’il s’agit là d’une question brûlante, ce n’est guère différent dans son principe que la vie démocratique elle-même.

 

On n’a pas ainsi solutionné nombre de questions vitales : école, emploi, logement, media etc. Qui pour le coup élargissent au delà du champ de l’Islam et de la couleur de la peau. Mais ces questions se mêlent vite à des questions de classe, tout en conservant une dimension discriminatoire (raciste) évidente (c’est le cas aussi pour le genre comme on sait).

 

Là deux dimensions au moins à souligner.

  • Même s’il y a toujours des combats spécifiques (la question des Roms par exemple), il faut aussi une bataille de base antiraciste générale, ne jamais abandonner ce terrain. Et accepter que par nature l’antisémitisme en soit exclu, outre que c’est une lamentable capitulation morale et idéologique, c’est une arme de destruction massive de tout autre combat.
  • L’autre dimension concerne la nécessité d’une bataille idéologique sur l’égalité comme principe, puisque tout est plus facile si cet objectif est partagé par la société. Egalité et solidarité : deux bases solides pour l’engagement à gauche. Mais s’il s’agit d’être égaux devant la pénurie (et c’est pourtant juste aussi à partir du moment où on est contre les discriminations) on sait bien que certain-e-s seront plus égaux/égales que d’autres. Sans la dimension anticapitaliste, donc l’amélioration générale, pour tout le monde, difficile d’avancer sur un quelconque front spécifique

 

On ne peut pas gagner fondamentalement sur ce nouvel équilibre à construire sans avancer vers une société plus juste en général. Et on peut supposer que si c’était le cas, et comme l’histoire l’a amplement démontré, bien des obstacles qui paraissent puissants aujourd’hui seraient peu à peu purement obsolètes, comme s’effaçant d’eux-mêmes. Mais il en est ici comme de bien d’autres combats : ils ne peuvent pas attendre que toutes les conditions favorables soient réunies.

 

Notes :

[1] Ce texte doit beaucoup à des échanges avec Philippe Marlière. Parfois musclés mais toujours respectueux et amicaux. Qu’il en soit ici remercié.

[2] Marx Karl, 1852, Le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte

[3] Martin Luther King, 31 mars 1968, dans le cadre de « la campagne des pauvres », en soutien aux éboueurs en grève à Memphis, 4 jours avant son assassinat.

[4] Lénine, 1920, Le communisme.

[5] Dans tout ce texte je m’en tiens à la France.

[6] Significativement, avec à cette époque le nouveau mot d’ordre central, « première, deuxième génération, nous sommes tous des enfants d’immigrés », proposé par…le rédacteur de ces lignes.

[7] Il faudrait ici tenir compte des évolutions mondiales (révolution islamique en Iran, guerre en Afghanistan, guerre civile en Algérie, puis récemment Irak/Syrie, etc…). Mais en France, et jusqu’à nos jours, la forme religieuse de la sécession était restée faible. Comme on peut s’en convaincre à son inexistence en 2005, la plus vive des réactions. L’affirmation religieuse comme arme, en croissance, est, pour l’essentiel, une réaction à l’assignation islamophobe, en voie de renforcement.

[8] Union Générale des Travailleurs Juifs, fondée en 1897 à Vilnius.

[9] En particulier Otto Bauer. Sur « la question nationale » voir Daniel Bensaïd (ESSF 36885), Notes sur la question nationale à l’occasion de la réédition des textes de Renan (36 thèses).

[10] On peut mesurer la différence avec la position des Guesdistes, je cite : « Considérant que l’État…ne donne qu’une instruction corrompue par les notions bourgeoises sur la propriété, la justice, la légalité, les droits de l’homme, la patrie, la gloire et l’honneur militaire, l’épargne, la liberté du travail. Considérant que ces notions bourgeoises, qui ne sont pas moins dangereuses que les dogmes démodés des religions, ne sont enseignées dans les écoles primaires que pour préparer dès l’enfance les travailleurs à se soumettre au joug du capital…Le Congrès se prononce contre tout projet tendant à remettre le monopole de l’enseignement entre les mains de l’État. Le Congrès déclare s’associer à toutes les mesures dirigées contre l’enseignement des Églises et toutes celles destinées à orienter l’enseignement de l’État dans un sens plus conforme aux intérêts et aux aspirations du prolétariat ». En conséquence, ce congrès du POF réclame l’élection de pères et mères d’élèves dans « des conseils scolaires chargés de contrôler l’enseignement donné à leurs enfants ainsi que les livres qui sont mis entre leurs mains… ». J’ai commenté dans d’autres textes les effets délétères et profondément inégalitaires du pouvoir scolaire entièrement local, je ne reprends pas.

[11] Et cette question est toujours vivante, à preuve les milices anarcho-fascistes de l’Oregon. Ou le débat sur le port d’armes, dont la limitation est là bas effectivement « attentatoire » à la fois à « la culture » et à la « liberté individuelle ».

[12] Y compris, au premier chef, La Commune de Paris, dont « l’Adresse aux départements » d’avril 1871 se termine par : « Vive la France ! Vive la République une et indivisible, démocratique et sociale ». Toute la différence entre les communards et la réaction tient dans les deux derniers qualificatifs, « démocratique et sociale », mais la référence princeps est constitutive aussi de l’esprit de La Commune.

[13] C’est à cela que l’on voit que Cohn Bendit est aussi frappé de cette même marque, indélébile. Lui, l’anarchiste devenu libéral et eurobéat, il n’y a qu’une chose qui puisse lui faire vraiment péter les plombs contre la gauche hollandaise, c’est l’évidente remise en cause des principes républicains avec le projet de déchéance des bi-nationaux.

[14] Pierre Vidal-Naquet, 1972, La torture dans la République, Ed de Minuit.

[15] Il convient bien entendu de toujours distinguer le mouvement ouvrier (syndical, socialiste, communiste, anarchiste) et la gauche, qui est une référence plus vaste. Au point que dans des cas donnés, certaines des composantes de cette dernière peuvent y compris se tourner contre le dit mouvement les armes à la main. L’exemple constitutif étant les Journées de Juin 1848.

[16] Daniel Bensaïd, 1998, La République inachevée, Futurs, n° 200, disponible sur ESSF (article 36887), La République inachevée – République sociale, République autoritaire et disciplinaire. . La référence obligée aux « principes républicains » (dont la nature n’est pas donnée une fois pour toutes, mais toujours objet de la lutte de classe et des luttes politco-idéologiques) est aussi la conséquence de l’instruction généralisée décidée par la 3e République bourgeoise. Un effet normatif de l’appareil d’Etat donc. Mais même une mémoire « construite » n’en est pas moins réelle au final, d’autant qu’elle connecte avec une mémoire réelle dans les grandes villes, et surtout, dans les cercles militants (voir Shlomo Sand, 2015, Crépuscule de l’Histoire, Flammarion).

[17] Ailleurs la même question prendra inévitablement des formes différentes. Si le conflit de classe est universel, le cadre où il se déploie dépend de l’histoire de chaque formation sociale. Plutôt que de se livrer à la comparaison abstraite et sans fin des apports et limites de ces cadres, il est bien plus efficace de repérer que ceux-ci abritent les mêmes questions à résoudre, sous des formes différentes.

[18] Lénine, 1920, Le communisme. Il s’agit d’un article où Lénine répond aux critiques soulevées par son libelle « La maladie infantile du communisme », article où il explique à quel point il faut bannir les généralités « de principe » et tenir compte des rapports de force dans des périodes et pays donnés.

[19] Houria Bouteldja, revendiquer un monde décolonial, Vacarme, 26 avril 2015. www.vacarme.org/article2738.html

[20] Martin Luther King, 31 mars 1968, dans le cadre de « la campagne des pauvres », en soutien aux éboueurs en grève à Memphis, 4 jours avant son assassinat.

[21] Voir sur ESSF (article 35710), 101 propositions pour les quartiers populaires de Marseille et (article 35711), 23 propositions des habitants des quartiers populaires de Marseille.

[22] Voir sur ESSF (article 36888), Marseille : Appel des Parents d’élèves de l’école des Flamants – Le « vivre ensemble » de « l’école Républicaine » opposé au FN.

[23] « Si le juif n’existait pas, l’antisémite l’inventerait ». comme dit Sartre.

[24] « Il ne connaît ni le Juif, ni l’Arabe, ni le nègre, ni le bourgeois, ni l’ouvrier… », disait Sartre en parlant de cette vision purement abstraite « …mais seulement l’homme, en tout temps, en tout lieu pareil à lui-même », « …manque le singulier : l’individu n’est pour lui qu’une somme de traits universels. Il s’ensuit que sa défense du Juif sauve le juif en tant qu’homme et l’anéantit en tant que Juif. »

[25] Rapport annuel de l’Observatoire de la laïcité 2014-2015 Synthèse du rapport annuel de l’Observatoire de la laïcité 2014-2015 La laïcité aujourd’hui Guide Laïcité et gestion du fait religieux dans les structures socio-éducatives Guide Laïcite et collectivites locales Guide Gestion du fait religieux dans l’entreprise privée

 

Pour en savoir plus :

- Financer les mosquées pour les contrôler est un leurre – Par Henri Peña-Ruiz

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8 janvier 2016 5 08 /01 /janvier /2016 09:21
Qu'entend-on par jihâd ?

Le jihadisme contemporain entend faire table rase du passé, y compris en imposant une nouvelle acception du mot jihâd[4].

 

Sources :  Sciences Humaines par Makram Abbès[1] le 04/03/2016

Tuer au nom de Dieu. Vouer une haine inextinguible à l’autre parce qu’il est différent théologiquement. Penser que le salut de l’âme peut être obtenu par des atrocités ! Certains groupes politiques radicaux ont réussi à propager ces images à propos de la guerre en Islam[2]. Et une actualité déchirée par de nombreux conflits l’a imposée aux médias, contaminant jusqu’aux spécialistes les plus avertis et les moins tentés par les essentialismes de tout genre. Si bien qu’affirmer qu’il y a eu d’autres manières de penser la guerre en Islam ou oser des comparaisons avec d’autres cultures relèverait de la gageure, tant les adeptes de cette conception une et indifférenciée de la guerre la confondent avec une identité culturelle et religieuse.

 

Afin de sortir de cette approche conduisant à de nombreuses impasses, il faut d’abord rappeler le contexte de l’élaboration de la doctrine jihadiste. Cette dernière est, en effet, le produit d’une réaction identitaire globale qui caractérise l’époque contemporaine. Elle s’est mise en place précisément au milieu du 20e siècle, avec les théoriciens de l’idéologie islamiste. C’est dans ce contexte de l’extinction du paradigme de l’Empire avec l’abolition de la dynastie ottomane en 1922, et de la délégitimation des modèles politiques anciens au profit de l’État-nation importé d’Europe, qu’une forte pensée réactionnaire et conservatrice émerge dans le sillage des Frères musulmans, fondés en Égypte. Elle propose une alternative à la culture libérale qui s’est implantée dans l’Orient arabe, et qui a conduit à une modernisation rapide du droit, du statut de la femme, des lettres, des lois et des pratiques politiques.

 

L’assomption de cette pensée n’est pas immédiate : elle est contenue dans les années 1950-1960 par les espoirs de la fondation d’un État séculier et moderne, et par la présence d’une culture héritière de la période de la Renaissance arabe, la Nahda, étalée sur un siècle (milieu du 19e/milieu du 20e siècle). Mais les échecs répétés lors des conflits avec Israël, la révolution iranienne de 1979, enfermée après son éclatement dans un caractère religieux prononcé revendiquant un « gouvernement islamique », enfin le contexte géopolitique et économique amenant les États-Unis à maintenir leur contrôle sur tous les pays du Moyen-Orient… Tous ces facteurs ont fortifié cette tendance guerrière jihadiste, avec le modèle théologique dont elle se réclame, et favorisé la confusion entre ses propres pratiques guerrières et l’identité « islamique » qu’elle promeut.

 

 

- Atomisation de la violence

La notion de « jihâd » est très symptomatique de ces difficultés actuelles, de ce malaise profond dans la culture qui ne cesse d’obscurcir le lien avec le passé, de paralyser le rapport au présent et au futur. À tel point que ce rapport est justement devenu l’un des enjeux les plus importants de la lutte contre les lectures qui le prennent à parti, l’hypothèquent en le défigurant et en le gauchissant. Elle fait partie d’un arsenal de mots fétichisés (califat, hijâb, charî‘a[3], etc.), auxquels on attribue le pouvoir magique d’apporter des solutions radicales aux maux sociaux et politiques dont souffrent de nombreux pays arabo-musulmans.

 

La transformation contemporaine du jihâd pose de manière lancinante et récurrente le problème de l’atomisation de la violence. Elle ouvre sur la substitution de la logique sectaire religieuse à celle du politique. Corollaire de la faillite de l’éthique et du politique, la transformation contemporaine du jihâd amène l’intolérance et rend impensable le vivre-ensemble autrement que sur le mode de la secte fermée ; elle attise la haine de l’autre par l’enfermement de ce dernier dans les spéculations doctrinaires relatives à l’orthodoxie et à l’hétérodoxie ; elle fait régner une représentation nihiliste et macabre de la religion islamique ; elle subvertit le rôle de la violence en politique en faisant du radicalisme religieux l’aliment d’une entreprise semant le chaos et assumant théologiquement la barbarie.

 

Si l’on insiste tant sur la nouveauté de cette signification du jihâd, ce n’est pas pour prétendre qu’elle n’a aucun lien avec l’islam (car c’est bien dans le giron de l’Islam contemporain qu’elle est née et l’un des premiers pas vers la résolution des problèmes qu’elle pose est de reconnaître cette réalité), mais pour rappeler que cette signification est le fruit d’une mutation théologique récente. Car il n’y a pas eu semblable théorisation avant la naissance de l’islamisme. En effet, toutes les conceptualisations de la guerre, philosophiques (chez al-Fârâbî ou Averroès), politiques (chez les spécialistes de la stratégie) ou juridico-théologiques (dans les grandes écoles de droit) montrent que cette activité est dotée de lois, de codes, qu’elle obéit à une rationalité purement étatique, et que l’on est loin de l’activité arbitraire et du déploiement de la violence aveugle qui caractérise le jihadisme. Même chez les juristes et les théologiens qui ont forgé l’équivalent du modèle de la guerre sainte en Occident, la guerre reste une activité décidée par le souverain, un devoir certes religieux mais incombant à la collectivité politique et territoriale.

 

Si les origines théologiques de la justification de la guerre (défendre la communauté naissante des croyants) et la finalité qui lui est assignée (répandre le message de Dieu, soutenir le monothéisme contre le polythéisme) ne laissent aucun doute sur le caractère sacré de ce combat, il n’en reste pas moins que ce dernier est doté de principes juridiques tels que la distinction entre combattants et non-combattants, le respect des pactes et traités entre États, et surtout la présence d’une autorité politique légitime (le prince ou son représentant) qui conduit la guerre. À l’opposé de cette conception juridique, le jihâd pratiqué à l’heure actuelle par de nombreux groupes vise l’anéantissement de l’État et ne propose, en définitive, aucune vision politique au-delà du chaos qu’il cherche à instaurer en détruisant les différentes formes d’associations politiques et en tentant de leur substituer des formes religieuses inspirées de leur vision de la loi (charî‘a).

 

 

- Une homogénéité factice

Afin d’approfondir la déconstruction de cette notion de jihâd et des représentations actuelles qu’elle véhicule, un autre exemple peut être puisé dans l’une des plus grandes traditions de réflexion sur la guerre, celle des Miroirs des princes et des traités de stratégie militaire. Cette tradition prône des attitudes politiques fondées sur l’importance d’éviter le déclenchement des hostilités par la négociation, la diplomatie ou l’emploi de la ruse. Refusant le recours à la violence avant d’épuiser les autres formes pacifiques de la résolution des conflits, elle fait confiance à la prudence du prince et aux exigences de justice qui peuvent être reconnues par tous les hommes, indépendamment de ce que stipulent leurs lois positives ou des exhortations de leurs règles théologiques particulières. Pour mesurer la divergence entre le jihadisme et l’approche des auteurs classiques de l’Islam (juristes, théologiens, lettrés, historiens, et philosophes), il faut rappeler aussi que le jihâd n’était pas autre chose qu’un synonyme de « harb », qui signifie la guerre tout court. Nombreux sont les traités de stratégie et de tactique qui emploient indistinctement les deux termes, et un philosophe comme al-Fârâbî (m. 950), qui avait développé des vues extrêmement sécularisatrices sur la religion, l’emploie indifféremment avec « harb » dans l’Obtention du bonheur.

 

Cette remarque vise à se défaire de la sacralisation des mots et de leur icônisation par les groupes islamistes. Ils ont recours à une mystification courante consistant à oblitérer les significations présentes dans les textes anciens. Ce faisant, ils dissimulent le pluralisme doctrinal et les divergences d’approche du thème de la guerre en Islam au profit d’une prétendue homogénéité et unidimensionnalité qui aurait existé dès le 7e siècle, et qui serait incarnée par leurs activités actuelles. Il faudrait donc se garder de la tendance qui parcourt le champ de la recherche sur ce thème, et qui tente de démontrer qu’il n’existerait qu’une seule conception de la guerre « islamique ». Une telle démarche, qui correspond aux vœux des acteurs se réclamant des textes sacrés de l’islam, ne traduit ni les liens entre la guerre et la politique, ni la manière dont la guerre a effectivement été menée dans l’histoire ou théorisée dans les textes.

 

À ce propos, il faut rappeler que non seulement le jihâd a pu se confondre avec la guerre défensive ou la guerre de conquête, la guerre juste ou la guerre sainte, le terrorisme ou la lutte pour la libération nationale ; mais que la prétendue correspondance du jihadisme avec la doctrine coranique de la guerre, essentiellement tournée vers la fondation de la troisième religion monothéiste sous la conduite du Prophète, n’a pu être mobilisée par les tenants de l’islamisme que parce que ce dernier a franchi le pas de la manipulation de la notion d’orthodoxie, et qu’il a osé prétendre, au bout de quatorze siècles d’existence, que le « vrai » islam n’était pas encore fondé.

 

C’est en abusant des faiblesses d’une identité meurtrie par les ingérences de toutes sortes, et en profitant de la faillite du politique, incapable de dessiner un horizon ontologique de dignité et de fierté, que le jihadisme a pu prospérer. Il a même su convaincre certaines parties des peuples musulmans de l’idée absurde de la nécessité de refonder une religion présente depuis des siècles. De son côté, la décadence des sciences humaines et sociales, confisquées depuis quelques décennies par les discours islamistes sur l’éducation, explique le succès de la lecture messianique de l’histoire. Celle-ci cherche à résumer l’expérience du passé de l’Islam dans le moment de sa fondation, tout en bricolant un présent marqué par un horizon d’attente censé répéter ce moment inaugural – mais il est en même temps réceptif à une modernité technique superficielle et une mentalité consumériste qu’il n’hésite pas à calquer sur l’Occident tant décrié.

 

 

- Lutter contre le désastre

Pour lutter contre le désastre culturel et politique instauré par cette transformation, certains utilisent les subterfuges linguistiques. Par exemple, ils souhaitent convaincre de la nécessité de remplacer le mot jihâd (combat armé) par l’ijtihâd, une autre notion présente dans l’héritage classique. Elle est de la même racine (JHD), mais elle désigne tout autre chose, à savoir l’effort de réflexion sur les textes. D’autres penseurs opposent au règne de la violence arbitraire dont est responsable le jihadisme la vision d’une guerre idéalisée, pure. Ils tentent d’y faire rentrer la notion de jihâd sur un mode essentialiste et apologétique, en rappelant que c’est ainsi que la guerre fut pratiquée ou théorisée en Islam. Cela est d’autant plus faux que l’histoire nous enseigne qu’il y avait plus de guerres entre musulmans (dans le cadre de rivalités politiques entre les États) qu’avec les autres nations étrangères.

 

Certaines voix récentes se sont saisies du caractère polysémique de la notion à l’époque médiévale, où l’idée de lutte renvoyait aussi bien à des dimensions ontologiques qu’à des significations éthiques afin de contrer le jihadisme. Selon la première détermination, l’individu ou le groupe ne peuvent se contenter du rôle de spectateur face aux aberrations et aux injustices du monde. Ce versant ontologique se déduit de l’atmosphère globale initiée par les enseignements de l’islam. De ce point de vue, le contraire du jihâd n’est pas la paix, mais la paresse, l’apathie ou l’indolence. Il faut être actif à l’échelle individuelle ou sociale, lutter pour un idéal commun, défendre des causes considérées comme légitimes : tel est le fondement de cette vision de la vie comme un champ de luttes, et de la forte philosophie de l’action qu’elle sous-tend.

 

L’autre dimension est d’ordre éthique. Elle concerne la lutte morale que l’individu engage contre les passions de l’âme. Cet usage s’est répandu avec le développement de la philosophie morale en Islam chez des auteurs comme Ibn al-Muqaffa‘ (m. 756) – la Grande Éthique – ; al-Mâwardî (m. 1058) – les Règles de conduite pour l’ici-bas et l’au-delà ; ou Miskawayh (m. 1030) – la Réforme de l’éthique. Il s’agit de l’idée de combat spirituel qui rejoint, au fond, la thématique universelle du gouvernement de soi qui s’est considérablement développée en Islam tant dans les traditions philosophiques que dans les textes religieux ou mystiques. Certes, la réhabilitation des dimensions ontologique et éthique, actuellement très peu développées en raison de la situation désastreuse d’une discipline comme la philosophie ou la morale, amènerait un grand changement à l’échelle sociale et politique.

 

Il faudrait se garder, toutefois, de la tendance qui vise à accorder à la notion de jihâd un sens purement soufi, et à y réduire les différentes acceptions qu’elle a connues à l’époque médiévale. Tout en partant d’intentions louables visant à combattre la violence armée s’exerçant au nom de la religion, le fait de dire que le « vrai » ou le « bon » jihâd correspond à la lutte spirituelle ne reflète pas la réalité des usages linguistiques anciens et modernes, ni ne permet d’aborder sereinement le sens militaire de la notion. Car le versant militaire du jihâd tel qu’il est compris et pratiqué de nos jours devrait d’abord trouver un traitement politique, et c’est seulement à travers la prise en compte de toutes les dimensions de la politique dans son rapport à l’économie, à l’éthique, à l’administration et à l’éducation que pourraient émerger des solutions concrètes au problème de la violence jihadiste.

 

Notes

[1] Makram Abbès: Professeur à l’École normale supérieure de Lyon, auteur de Islam et Politique à l’âge classique, Puf, 2009, et traducteur de Al-Mâwârdî, De l’éthique du roi et du gouvernement du royaume, Les Belles Lettres, 2015.

[2] Islam/islam Ne  pas confondre Islam avec une majuscule, qui désigne l’ensemble géographique à large majorité musulmane (le monde musulman) ; et islam avec une minuscule, qui renvoie à la religion islamique. De même, il faut distinguer islamique (qui renvoie à ce qui est musulman) d’islamiste, adjectif et substantif caractérisant des mouvements et idéologies fondamentalistes se revendiquant de l’islam.

[3] Charî‘a « Voie » en arabe – sous-entendu de Dieu. Ensemble de normes doctrinales codifiant les dimensions privée et publique de la vie d’un musulman.

[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/Djihad

 

Pour en savoir plus :

- Le Jihad. Origines, interprétations, combats Michael Bonner, Téraèdre, 2005

- Islam et Politique à l’âge classique Makram Abbes, Puf, 2009

- Jihad. Expansion et déclin de l’islamisme Gilles Kepel, Gallimard, 2001

- Cinq idées reçues sur l’islam et le terrorisme

- Gilles Kepel « L’émergence du salafisme est un signe des failles de notre société »

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15 mai 2015 5 15 /05 /mai /2015 08:07
Concordat : au nom du ciel, des privilèges terrestres

Sources : Libération le 18/02/2015 par Henri Pena-Ruiz [1]

Au lieu de réaffirmer la laïcité, certains parlent aujourd’hui de l’affaiblir encore un peu plus en s’inspirant du concordat qui sévit encore en Alsace-Moselle. Ils ne veulent pas voir qu’avec la liberté de conscience, l’égalité de droits des croyants et des athées est essentielle. Ce principe républicain requiert la disparition des privilèges des religions, donc l’abrogation du concordat et non son extension.

 

 

- Quelques repères historiques.

Le 9 décembre 1905, Marianne se sépare de Dieu. Non pour lui faire la guerre, mais pour s’émanciper de sa tutelle, tout en le libérant de son contrôle. La République reconduit, ainsi, la religion à sa vocation revendiquée de démarche spirituelle qui n’engage que ses fidèles. Elle met à égalité les divers croyants, les athées et les agnostiques, et s’élève à l’universel en se réservant pour le bien commun à tous.

 

Rompant avec le concordat napoléonien et avec le bonapartisme dominateur qui l’animait, elle ne nomme plus les prêtres, laissant ce soin aux autorités religieuses. Une telle liberté va de pair avec la suppression des privilèges financiers des religions concordataires. Désormais, les salaires des responsables religieux et la construction des lieux de culte seront à la charge des seuls fidèles. La laïcité s’accomplit, simple et limpide, comme la devise républicaine dont elle met en œuvre les principes : liberté de conscience, égalité de droits, universalité fraternelle de la chose publique, désormais dévolue à l’intérêt général et non aux intérêts particuliers des croyants.

 

Cet avènement laïc est une double émancipation. Comme dit le poète croyant Victor Hugo : « L’Etat chez lui, l’Eglise chez elle. » C’en est donc fini du concordat de 1802-1807, que Bonaparte Napoléon avait assorti d’un catéchisme impérial et d’un sacre propre à ressusciter la collusion de la religion et du pouvoir politique. Avec ce concordat, le droit divin était revenu, comme au temps de la monarchie absolue qui faisait du roi le « ministre de Dieu sur la Terre » (Bossuet). Lecteur de Machiavel, Napoléon ne restaurait les privilèges des religions que pour obtenir en retour une sacralisation de sa domination. Régression vers l’Ancien Régime, et non seuil de laïcisation, le concordat avait reconduit le gallicanisme, qui donne au chef politique un pouvoir religieux. Une balance à deux plateaux. D’un côté, de l’argent pour les cultes et les clergés ; de l’autre, une allégeance contrôlée. Je paie, donc je contrôle. Dans le Mémorial de Sainte-Hélène, Napoléon s’en explique. Ce qu’il dit des responsables ecclésiastiques est peu flatteur : « Je suis entouré de prêtres qui me répètent sans cesse que leur règne n’est pas de ce monde, et ils se saisissent de tout ce qu’ils peuvent. Le pape est le chef de cette religion du ciel, et il ne s’occupe que de la Terre. » Le mécénat intéressé, car il l’est presque toujours, achète donc l’allégeance. Ainsi, le pape Paul III commanda à Michel-Ange la fresque du Jugement dernier, et son successeur, Paul IV, fit censurer le chef-d’œuvre par Da Volterra, chargé de repeindre les nus, et surnommé « Il Braghettone » (« le culottier »). « Cachez ce sein que je ne saurais voir » (le Tartuffe, acte III, scène 2).

 

 

- Transposons pour récuser un argument faussement évident.

La République devrait financer des mosquées voire des instituts de théologie musulmane, et elle pourrait ainsi les contrôler. Quelle étrange idée de la liberté religieuse ! Quel croyant peut accepter ce gallicanisme dominateur, qui en somme achète la soumission ? Chantage. « Je vous paie. Mais gare à ce que vous direz ! ». Voilà bien un retour à l’Ancien Régime, car la relation de dépendance entre les personnes prend la place de la loi républicaine. Une métaphore commune le dit : « Celui qui paie l’orchestre dicte la musique. » Oublie-t-on qu’en République ce n’est pas la domination qui joue, mais la loi commune à tous ? Une loi que le peuple se donne à lui-même, contrat de tous avec chacun et de chacun avec tous. L’égalité horizontale des contractants prend la place de la dépendance verticale. Et, pour obtenir le respect des droits humains, nul besoin de l’acheter. Un imam, qui appelle à battre une femme, comme l’imam Bouziane à Lyon en avril 2004, est passible de poursuites pénales pour incitation à la violence et mise en danger de l’intégrité physique d’une personne. Tel est l’état de droit, et il n’a rien à voir avec le chantage implicite du mécénat religieux. Il est illusoire et même révoltant de vouloir payer pour contrôler. C’est d’ailleurs faire preuve d’une sorte de mépris condescendant pour les fidèles d’une religion que de se substituer à eux pour la délivrer de ses dérives intégristes. La République se contente de dire le droit et de poser, ainsi, les limites de pratiques religieuses qui lui contreviendraient. En parallèle, les religions doivent procéder à une adaptation issue de l’intérieur et non achetée de l’extérieur.

 

 

- Retour dans les départements concordataires d’Alsace-Moselle.

Les trois composantes du droit local y sont le concordat napoléonien, les lois allemandes dont une qui fait du blasphème un délit et d’autres qui créent des droits sociaux, et la loi Falloux qui installe les cours de religion dans les écoles publiques, avec demande obligée de dérogation pour les familles qui n’en veulent pas pour leurs enfants. Ces trois composantes sont distinctes et parfaitement dissociables. Si bien que l’abrogation du concordat et du délit de blasphème, ainsi que le transfert des cours de religion des écoles publiques à la sphère privée des familles n’entraînent nullement la suppression des droits sociaux spécifiques des alsaciens-mosellans.

 

Le concordat est une survivance archaïque et antirépublicaine, puisqu’il consacre des privilèges institutionnels et financiers pour les religions, au mépris de l’égalité des croyants et des athées. Il n’a aujourd’hui plus rien d’un accord équilibré, puisque ces privilèges n’ont désormais aucune contrepartie. Le président de la République, certes, nomme des responsables religieux, mais ce sont les autorités religieuses qui les choisissent. Le donnant, donnant napoléonien ne correspond plus à rien. Il ne reste plus que des privilèges, évidemment attentatoires à l’égalité et coûteux pour toute la République du fait qu’elle salarie les prêtres, les rabbins et les pasteurs. L’universel est sacrifié sur l’autel du particulier. Un comble en temps de crise et de vaches maigres pour les services publics communs à tous !

 

Il est temps d’abroger le concordat que certains voudraient bien étendre pour tuer définitivement la laïcité en communautarisant l’argent public. Dans le même esprit il y a mieux à faire pour la République que de financer des instituts privés de théologie musulmane sous prétexte de lutter contre les causes du fanatisme religieux. Le respect des lois laïques et républicaines, l’Ecole refondée pour instruire, et une politique sociale réaffirmée, peuvent y pourvoir de façon plus sûre.

 

Note :

[1] Henri PENA-RUIZ Ancien membre de la commission Stasi sur l'application du principe de laïcité

 

Pour en savoir plus :

- le Parti de Gauche et le concordat

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30 mars 2015 1 30 /03 /mars /2015 08:02
Au PS, la laïcité se forge à l’école privée

Source : Le blog de François Cocq par François Cocq, Secrétaire national à la politique territoriale et à l’éducation du parti de Gauche

- « Il faut développer les enseignements scolaires privés sous contrat ».

Telle est la sinistre proposition qui figure dans le rapport sur la « cohésion républicaine » présenté le 1er février par les responsables du Parti Socialiste devant les secrétaires de sections réunis à Paris. Et Laurent Dutheil, secrétaire national du PS à la laïcité et aux institutions d’enfoncer le clou dans un communiqué daté du 26 février en appelant au «développement de l’enseignement privé confessionnel musulman ». Désormais, pour le PS, la laïcité se résume donc à l’égalité de traitement des religions, sans se soucier du principe d’organisation sociale qui doit régir la place de ces dernières. Jaurès reviens, ils sont devenus fous !

 

La formulation officielle de ce qui constitue une rupture majeure et manifeste avec l’histoire de la pensée socialiste mérite qu’on s’y arrête. En réponse aux assassinats politiques des 7, 8 et 9 janvier, le premier secrétaire du PS Jean-Christophe Cambadélis avait appelé à une convention qui se tenait à Paris le 1er février devant l’ensemble des secrétaires de section. Dans ce cadre, trois rapports étaient présentés : l’un sur la sécurité et la lutte contre le terrorisme, le deuxième sur la coordination européenne en matière de lutte contre le terrorisme, et le troisième, cheveu sur la soupe, sur la préservation de la cohésion républicaine.

 

  • C’est donc dans ce dernier (à lire ICI) que figure la proposition qui nous intéresse (le reste méritera aussi qu’on y revienne tant les reniements et trahisons républicaines volent au PS en escadrille).

 

Présenté par Laurent Dutheil, le rapport sur la “cohésion républicaine” rassemble tout le spectre de ce que le PS compte comme chapelles. Voyez plutôt les signataires : Alain Bergounioux, Florence Augier, Ericka Bareigts, Jean-Louis Bianco, Colombe Brossel, Sylviane Bulteau, Luc Carvounas, Marie Colou, Kamel Chibli, Karine Gloanec-Maurin, Elsa di Méo, Samia Ghali, Estelle Grelier, François Kalfon, Marc Mancel, Emmanuel Maurel, Sandrine Mazetier, Claude Roiron, Isabelle This-Saint-Jean, Yannick Trigance. Des valssistes qui rédigent l’épitaphe du PS, aux prétendus gardiens de l’héritage socialiste au sein du parti,, ils sont tous là ! Celles et ceux qui considèrent que le Parti Socialiste est divers et que, dans ses instances, des courants structurés représentent plus d’intérêt et de perspectives que d’autres en seront pour leurs frais. Pauvres militant-e-s sincères salis par les vilénies de leurs chefs…

 

 

- Sur le fond maintenant.

On se souvient des propositions scandaleuses formulées mi-janvier par Jean-Louis Bianco sous couvert de l’Observatoire de la laïcité qu’il préside et qui avaient poussé plusieurs de ses membres à se désolidariser de ces annonces. Parmi celles-ci, outre “le recrutement d’aumôniers musulmans dans les prisons”, on retrouvait déjà “le soutien à la creation d’établissements privés de théologie musulmane et de formation à l’islamologie” et “la prise en compte de toutes les pratiques convictionnelles et confessionnelles présentes sur le territoire de la république”. Comme une synthèse, Jean-Louis Bianco est de ceux qui avec le rapport sur la “cohésion républicaine” affichent aujourd’hui leur volonté de voir se développer l’enseignement privé confessionnel.

 

Il faut à ce stade s’arrêter sur la formulation initiale du rapport. La proposition de “déveloper les établissements scolaires privés sous contrat” a beau s’insérer dans la partie du document intitulée “Se pose enfin la question de l’islam français”, elle n’en est pas moins rédigée sous la forme d’une proposition générale qui englobe les enseignements privés sans même évoquer leur caractère confessionnel et/ou marchand. C’est bien l’enseignement scolaire privé sous contrat en tant que tel qui est promu par les rédacteurs comme une alternative, ou pour le moins un complément utile et nécessaire, à l’école publique ! On sait dans l’histoire du mouvement ouvrier que c’est par l’écrit que l’on entérine des modifications dans le champ des idées. Le propos est ici trop grave et trop décisif pour croire qu’il ne s’agirait que d’une maladresse rédactionnelle.

 

 

- Avant même que de s’aventurer dans le champ du religieux, le PS marque donc une rupture profonde avec le principe général de laïcité et sa déclinaison pour l’Ecole de la République.

Ainsi Jaurès, en 1910 dans sa célèbre intervention « Pour la laïque » à la chambre des députés, affirmait « qu’il pouvait être du droit de l’Etat d’organiser un service public national de l’enseignement » en précisant immédiatement : « J’entends un service national où seraient appelés tous les enfants de France ». « Tous » les enfants de France…Reprenant Proudhon, Jaurès explicitait en quoi l’éducation, dans sa visée universaliste et émancipatrice, doit garantir à l’enfant un cadre qui soit tout à la fois commun à toutes et tous, mais aussi préservé des velléités restrictives qui peuvent s’opérer au nom du dogme, qu’il soit religieux ou marchand : « L’enfant a le droit d’être éclairé par tous les rayons qui viennent de tous les côtés de l’horizon, et la fonction de l’Etat, c’est d’empêcher l’interception d’une partie de ces rayons ». Voilà qui lui permettait de conclure : « Je ne crois pas qu’il y ait d’objection de doctrine, d’objection de principe à ce que l’enseignement national pour tous soit organisé ». Là où Jaurès étayait sur le fond la question du monopole de l’éducation, le PS de 2015 de l’après Charlie se dresse face à lui pour promouvoir l’enseignement privé face à l’Ecole publique de la République et provoquer ainsi l’éclipse de l’humanisme universel…

 

  • La formulation complémentaire apportée par le secrétaire national du PS Laurent Dutheil dans son communiqué du 26 février (à lire ICI) n’y change rien.

 

Au contraire, elle approfondit la redéfinition de la laïcité à la sauce PS. Celui-ci prône en effet «le développement de l’enseignement privé confessionnel musulman ». L’enseignement privé dont il est question est cette fois précisé : il s’agit bien de l’enseignement confessionnel musulman. Est-ce à dire que le PS se fait le chantre de celui-ci ? Non bien sûr. Mais ce que recouvre cette proposition, c’est le passage d’une laïcité où l’Etat ne reconnait ni ne salarie aucun culte comme le veut la loi de 1905 à une pseudo-laïcité où les religions doivent bénéficier d’une égalité de traitement. Les religions sortent ainsi du seul champ spirituel et sont de fait reconnues comme des acteurs temporels à même de prendre en charge ce que certains appellent des « droits-créances » pour l’Etat comme le droit à l’éducation (pour ma part, et vous m’excuserez cette digression sur laquelle je reviendrai, un droit créance n’est rien de plus que la résultante des droits naturels de liberté et d’égalité et c’est pourquoi je considère cette réintroduction politique du religieux comme une atteinte au principe même du droit naturel si vaillamment défendu par Maximilien Robespierre).

 

 

- Concrètement, le PS promeut un financement public étendu pour les établissements scolaires privés et notamment ceux à caractère confessionnel.

Là où l’argent public devrait aller à la seule école publique, celle de toutes et tous, le PS propose de rajouter à la manne de 9 milliards d’euros annuels distribués à l’enseignement privé, il est vrai à 90% confessionnel et catholique, le nécessaire pour développer l’enseignement privé musulman. C’est l’égalité des chances des religions en somme !

 

Mais c’est justement sur ce terrain que Jaurès devrait revenir jouer la mauvaise conscience des ex-socialistes du PS. Jaurès n’était pas qu’un penseur. Il partait du réel et des rapports de force pour construire un cheminement politique. C’est pourquoi après avoir montré le point d’arrivée dans son discours « Pour la laïque », il concluait celui-ci en donnant le manuel pour engranger des victoires immédiates comme autant de points d’appui. Pour Jaurès, « la question scolaire rejoint la question sociale » et il engage le gouvernement à se donner les moyens d’accueillir tous les enfants dans des conditions de réussite : « Comment aurions-nous le droit de recruter, même par la loi, des écoliers nouveaux si nous laissons des classes de 60, 70 élèves ? Comment le pourrions-nous si nous n’avons pas le courage de pousser jusqu’à 14 ans la scolarité (NDA : lire aujourd’hui 18 ans) »?  Que préconisent pourtant les vaillants solfériniens d’aujourd’hui sinon distribuer au privé l’argent que n’a pas l’école publique ?

 

 

- Comme souvent en pareil cas, PS et gouvernement sont les deux jambes d’un même fantôme qui marche à reculons.

Le PS n’avait pas sitôt digéré son renoncement en la matière que Bernard Cazeneuve, sous couvert de la ministre de l’éducation Najat Vallaud-Belkacem, reprenait la balle au bond : « L’enseignement privé confessionnel musulman doit pouvoir se développer dans le respect des principes républicains. (…) Ces établissements peuvent conclure des contrats d’association. » Où quand les renoncements socialistes forgent les ruptures d’Etat…

 

Le Parti socialiste démantèle chaque jour un peu plus les cadres qui définissent l’ideal d’un humanisme universel et émancipateur. Nul adhérent du Parti socialiste ne doit aujourd’hui ignorer la trahison de notre histoire commune sauf à adhérer à la nouvelle pensée en restant dans ce corps sans vie. Jaurès terminait quant à lui à la chambre par cette sentence : “Laïcité de l’enseignement, progrès social, ce sont deux formules indivisibles. Nous n’oublierons ni l’une ni l’autre, et, en républicains socialistes, nous lutterons pour toutes les deux”. Indubitablement, le PS ne peut prétendre aujourd’hui ni à la filiation républicaine, ni à la filiation socialiste.

 

- A lire du même auteur :

Quand les banques sont invitées à venir endoctriner à l’école !

- Tous les textes de cet auteur relatifs à l'école : ICI

 

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19 mars 2015 4 19 /03 /mars /2015 09:36
Israël, Juifs et Arabes : la perspective révolutionnaire d’un vivre-ensemble. Europe solidaire sans frontières(Essf)

Après avoir passé ses premières années à Strasbourg, Michel Warschawski[1] a décidé à 16 ans de partir pour Jérusalem où il a entrepris des études talmudiques. Il a rejoint en 1968 l’Organisation socialiste israélienne fondée en 1962 par des exclus du PC israélien et des militants plus anciens influencés par le trotskysme. Le groupe était surtout connu par le nom de son journal, Matzpen (« La boussole » en hébreu). Matzpen était une organisation révolutionnaire qui considérait le sionisme comme un projet colonial et combattait pour une coexistence entre Juifs et Arabes sur la base d’une complète égalité. Dès juin 1967, Matzpen appelait au retrait complet, immédiat et inconditionnel d’Israël de tous les territoires occupés et affirmait son soutien au droit du peuple palestinien à combattre pour sa libération.


Malgré un effectif restreint, les actions et positions de Matzpen ont eu un écho qui en a fait un « ennemi intérieur » dénoncé par les sionistes de droite comme de gauche, et dont les militants étaient fréquemment arrêtés. Bien que formé en majorité de militants juifs, Matzpen s’efforçait à la fois de de mobiliser la jeunesse juive israélienne et de développer des liens avec les Palestiniens d’Israël et les organisations de la gauche palestinienne et de pays arabes.


Dans les années 1970, un débat s’est ouvert au sein de Matzpen sur ses perspectives. Matzpen et des militants de la gauche palestinienne ont décidé de créer en 1984 le Centre d’information alternative (AIC), organisme d’information et de solidarité dont Michel Warschawski est le directeur.
Matzpen a ensuite cessé d’exister comme organisation bien que nombre de ses militants demeurent actifs dans divers mouvements. En 1989, Michel Warschawski a été condamné à plusieurs mois de prison ferme pour« prestations de services à organisations illégales » (il s’agissait de l’impression de tracts).

 

Sources : L'Anticapitaliste n°61 (janvier 2015) par Henri Wilno 24/02/2015
- Henri Wilno : Dans un texte de l’été 2014, tu parles de « fascisation » en Israël. Quelles sont les racines de ce processus ? Est-ce seulement le produit de l’état de guerre ? Peut-on dire que désormais c’est l’extrême droite qui gouverne ?
Michel Warschawski : Je parle d’un processus long qui remonte a la campagne de haine et de délégitimation qui a précédé l’assassinat de Yitzhak Rabin en 1995. Les assassins du Premier ministre ont pris le pouvoir et sont en fait le pouvoir depuis. J’y inclus l’épisode Ehud Barak (1999-2001) qui, certes, a été le candidat des Travaillistes, mais défendait une politique d’extrême droite et a tout fait pour qu’Ariel Sharon devienne Premier ministre et lui son ministre de la Défense.


Vingt ans donc de pouvoir continu de la droite, qui ont changé la donne, pas tant dans le domaine de la politique coloniale envers les Palestiniens, mais dans le régime interne de l’Etat d’Israël.


Le racisme s’est lâché, dans le discours politique, dans la rue et dans la législation qui culmine avec la proposition de modification de la « Loi Fondamentale – Israël, Etat-Nation du peuple Juif ». Une série de lois liberticides et ouvertement discriminatoires contre la minorité palestinienne d’Israël a déjà été votée, d’autres, pires encore, sont en route. La Cour Suprême, qui a été pendant de nombreuses années le garant d’un système qui jonglait entre « Etat juif » et « Etat démocratique », est depuis quelque temps l’objet d’attaques violentes de députés d’extrême droite. Plusieurs projets de loi visent à réduire son pouvoir.


Le gouvernement s’appuie sur un bloc de trois partis d’extrême droite, bloc dans lequel Netanyahou fait figure de modéré !


Si depuis un an je parle de fascisme, c’est parce qu’à tout ce que je viens de mentionner s’ajoute la violence contre les militants et organisations démocratiques, de la part de petits groupes fascistes ou même de passants. Gouvernement d’extrême- droite + lois liberticides + violence qui vise à terroriser toute parole critique = fascisme.

 


- Henri Wilno : Israël est désormais un des Etats où les inégalités sociales sont les plus fortes (y compris parmi les Juifs), les politiques néolibérales démantèlent les acquis sociaux. Et, pourtant, vu de l’extérieur, le débat social et politique dans la partie juive de la population israélienne semble se polariser complètement autour de deux axes : la religion et la « sécurité ». Est-ce exact ? Les questions sociales ont-elles disparu du paysage ?
Michel Warschawski : Effectivement, Israël est, dans le groupe des pays industrialisés, le second dans le fossé qui sépare les riches et les pauvres : une bourgeoisie très riche et beaucoup de très pauvres. Selon les données de la sécurité sociale israélienne, 32 % des enfants israéliens – juifs et arabes – vivent sous le seuil de pauvreté ! Le démantèlement de l’Etat social et de ses acquis s’est fait avec une brutalité et une rapidité qui auraient fait pâlir de jalousie Margareth Thatcher.


Et pourtant les luttes sociales, en particulier les luttes syndicales, restent extrêmement limitées. Il y a trois raisons à cela : la réussite économique d’Israël qui permet de laisser des miettes aux travailleurs, le fait que le taux de chômage est très bas (inférieur à 2 %), l’absence de tradition et d’organisation syndicales dignes de ce nom. 50 ans de pouvoir absolu de la Histadrout, qui n’avait rien a voir avec une organisation syndicale, même de collaboration de classes, ont empêché la formation d’une conscience de classe, aussi primitive fût-elle. S’il y a des luttes, elles restent cantonnées à une entreprise (en général sur des licenciements) ou dans des secteurs plus privilégiés et mieux organisés (infirmières, enseignants).

 


- Henri Wilno : Les classes populaires réagissent-elles aux politiques d’austérité ? Qu’est devenu le mouvement des « Indignés » d’il y a deux ans ? Que représente le syndicat Koach la-Ovdim qui semble se renforcer au détriment de la Histadrout ?
Michel Warschawski : Le mouvement des Indignés a été un feu de paille : une gigantesque mobilisation qui a entraîné des centaines de milliers de personnes pour un retour à l’Etat providence mais n’a enfanté qu’une commission nationale (la Commission Trachtenberg)… dont quasiment toutes les recommandations ont été rejetées par le gouvernement.


Koach la-Ovdim, qui est la première confédération syndicale indépendante de la Histadrout, reste une organisation modeste, comparée à cette dernière, mais a pu animer des grèves et autres luttes revendicatives de certains des secteurs les plus délaissés, entre autre les travailleurs de l’entretien dans certaines grandes administrations ou encore dans une carrière proche de Jérusalem.


Pour la majorité des travailleurs israéliens, les positionnements, y compris les identités, sont d’abord de l’ordre du politique et du « national », et, très loin derrière, de l’appartenance sociale. On demande à quelqu’un ce qu’il est, il répondra : Juif, puis Israélien, puis Tunisien ou Russe d’origine. Ensuite il dira « religieux » ou traditionaliste. Très rarement il dira « ouvrier » ou « employé ».

 


- Henri Wilno : Qu’est devenu le « camp de la paix » ? Est-il en situation de peser en quoi que ce soit ?
Michel Warschawski : 3000 personnes environ ont manifesté contre l’agression de Gaza. C’est très peu et représente surtout ce qu’en France on appellerait l’extrême gauche. En ce sens, le mouvement de la paix de masse qu’on a connu dans les années 1980 et 1990 ne s’est pas encore remis de sa déroute en août 2000. Cette date est à retenir, car elle marque une cassure, une espèce d’août 1914 du mouvement de la paix : quand Ehud Barak revient des négociations de Camp David (qu’il a sabotées avec la collaboration de l’administration Clinton), celui qui avait été élu sur la base d’une alternative à la politique d’occupation de la droite, réussit a convaincre son propre camp que Yasser Arafat se servait des négociations pour endormir Israël, y créer des lignes de fracture pour finalement jeter les Juifs a la mer (sic !). Il ajoute : la droite avait raison, c’est nous, les pacifistes, qui nous étions trompés.


Le problème est que ce méga-mensonge a été reçu cinq sur cinq par le mouvement de la paix… Et Sharon a été élu avec une large majorité, pour entreprendre la reconquête des territoires gérés par l’Autorité palestinienne et des quelques acquis résultant des négociations entre Israël et l’OLP.


Le mouvement de la paix ne s’est pas remis de cette déroute, et nous sommes encore loin d’une renaissance de ce dernier, comme mouvement de masse capable de peser sur les choix politiques du gouvernement.

 


- Henri Wilno : Tu as expliqué, je crois, que par son ignorance des questions sociales, une partie de la gauche israélienne et du camp de la paix avait rejeté les sépharades dans les bras du Likoud et de l’extrême droite : est-ce définitif ?
Michel Warschawski : Les couches populaires et plus particulièrement les Juifs pauvres originaires des pays arabes (qu’on appelle à tort « sépharades »), ont fait, depuis la fin des années 1970, le choix de la droite, non par identification avec son idéologie du Grand Israël, mais parce qu’elle représentait l’opposition au pouvoir absolu, totalitaire et raciste – envers les Juifs non Européens – de la pseudo-gauche.


La « gauche » n’a aucune chance de regagner l’électorat populaire, car sa réalité et son image sont bourgeoises, et son racisme anti-oriental colle à son identité. L’immigration massive des Russes a d’ailleurs encore renforcé cette ligne de fracture. Pour reprendre pied dans les couches populaires, une nouvelle gauche est à construire, mais ceci est la tâche de la prochaine génération.


Ceci dit, les mariages intercommunautaires sont de plus en plus nombreux, et je pense que l’appartenance ethnique, au sein de la communauté juive-israélienne, tend à perdre petit a petit de sa pertinence.

 


- Henri Wilno : Que représente l’extrême gauche en Israël ? Les Anarchistes contre le mur ? D’autres mouvements ?
Michel Warschawski : Ce qu’on appelle ici la gauche radicale est très modeste, définie essentiellement par son positionnement sur les questions politiques (conflit colonial et guerres), même si en général cette extrême gauche défend par ailleurs une orientation anticapitaliste. Elle n’a pas, dans la population juive, de parti dans lequel elle pourrait se structurer, et c’est dans des collectifs qu’on la trouve, que ce soit sur des questions d’ordre politique (occupation, racisme) ou d’ordre social (refugiés économiques, droits des femmes, logement…) Quand il y a des élections, elle vote par défaut pour un des « partis arabes », en particulier le Parti communiste. Ce dernier se défend d’ailleurs d’être « un parti arabe », même si 85 % de son électorat provient de la population palestinienne d’Israël.


Les Anarchistes contre le Mur, certaines organisations féministes, les divers groupes qui luttent contre l’occupation ou les injustices sociales, ou encore le Centre d’information alternative (AIC), se retrouvent dans des campagnes spécifiques (contre le mur, contre les groupes fascistes, pour les sans-papiers, etc.), mais il n’existe pas de structures pérennes.


Un des problèmes auxquels nous sommes confrontés est ce que j’ai appelé, il y a des années, l’« ONGisation » de la politique, une professionnalisation autour de petites boutiques, souvent bien financées pour leurs activités par des fondations ou des Etats européens. Les ONG font certes un bon travail d’information et de sensibilisation, mais elles ne peuvent en aucun cas être la base d’un mouvement de masse. Certains diront même qu’elles en sont, involontairement, un obstacle.

 


- Henri Wilno : Comment évoluent les discriminations envers les Arabes israéliens ? La sécession entre Juifs et Arabes israéliens est-elle désormais complète ? Ou bien y-a-t-il des espaces communs de coopération et de lutte ?
Michel Warschawski : Depuis 2000 (en octobre 2000, Ehoud Barak ordonnait une répression sanglante des manifestations de solidarité, dans les localités arabes, avec la révolte palestinienne des territoires occupés), nous avons été témoins d’une rupture du front judéo-arabe qui caractérisait le mouvement d’opposition à l’occupation et aux discriminations contre la minorité palestinienne d’Israël (qui fait 20 % de la population). Les Palestiniens ne viennent plus à Tel Aviv pour manifester et ont fait le choix de se mobiliser dans leurs villes et villages. C’est ce qui explique pourquoi les manifestations dans les grandes villes juives sont passées de dizaines de milliers à quelques milliers seulement.


Derrière ce choix, s’exprime aussi une volonté d’autonomie, car dans le « front judéo-arabe », le PC poussait à une hégémonie juive, dont la présence de drapeaux israéliens et la sur-représentation d’orateurs juifs étaient les signes extérieurs.


La minorité arabe est représentée à la Knesset par trois partis de poids plus ou moins égal : le PC (sous la forme du Front pour la paix et l’égalite), le Rassemblement national démocratique (Balad – nationalistes radicaux), et la Liste arabe unifiée, nationaliste conservatrice.


Un amendement à la loi électorale peut pousser les partis arabes à faire à l’avenir liste commune, s’ils veulent avoir des élus, et si cette perspective se réalise, il pourrait y avoir dans la prochaine Knesset un groupe parlementaire arabe d’une quinzaine de députés (sur 120…) A moins que n’aboutissent les tentatives de l’extrême droite d’interdire à certains partis arabes de se présenter. A ce propos, les prochaines semaines seront déterminantes.


Pour que le front judéo-arabe se reconstruise, il est indispensable que les militants juifs acceptent de se débarrasser de leur volonté hégémonique et de devenir une force d’appoint à un mouvement qui est d’abord un mouvement national arabe.

 


- Henri Wilno : Quel est l’écho de l’AIC dans le contexte actuel ?
Michel Warschawski : La spécificité du Centre d’information alternative est d’être, trois décennies après sa constitution, toujours la seule organisation commune israélo-palestinienne. L’AIC regroupe des militants, connus et reconnus, de la gauche palestinienne et des antisionistes israéliens. Si, comme son nom l’indique, elle fait un travail d’information et d’analyse politique et sociale (en particulier sur son site alternativenews.org), son originalité et son importance résident dans son choix d’être une brèche dans le mur qui sépare les deux sociétés, y compris dans le monde militant, et de promouvoir une perspective de coopération et de partenariat entre les mouvements des deux côtés de la « ligne verte ».


Dans un contexte où la séparation est perçue comme une valeur quasi-absolue, la perspective d’un vivre-ensemble est éminemment révolutionnaire, et elle passe par la nécessité d’un combat commun.

 

Note :

[1] Michel Warschawski milite depuis de longues années en Israël. Il a retracé sa biographie dans un de ses ouvrages, Sur la frontière (Stock, 2002).

 

Pour en savoir plus :

- Mon dossier Palestine

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3 mars 2015 2 03 /03 /mars /2015 09:00
Comment fut inventé le peuple juif ?

Déconstruction d’une histoire mythique

 

Les Juifs forment-ils un peuple ? A cette question ancienne, un historien israélien apporte une réponse nouvelle. Contrairement à l’idée reçue, la diaspora ne naquit pas de l’expulsion des Hébreux de Palestine, mais de conversions successives en Afrique du Nord, en Europe du Sud et au Proche-Orient. Voilà quvid et non — à Dieu ne plaise ! — les héritiers de guerriers berbères ou de cavaliers khazars.


Sources :  Le Monde diplomatique août 2008 par Shlomo Sand[1] - blog de René Blanchemanche

Tout Israélien sait, sans l’ombre d’un doute, que le peuple juif existe depuis qu’il a reçu la Torah[2] dans le Sinaï, et qu’il en est le descendant direct et exclusif. Chacun se persuade que ce peuple, sorti d’Egypte, s’est fixé sur la « terre promise », où fut édifié le glorieux royaume de David et de Salomon, partagé ensuite en royaumes de Juda et d’Israël. De même, nul n’ignore qu’il a connu l’exil à deux reprises : après la destruction du premier temple, au VIe siècle avant J.-C., puis à la suite de celle du second temple, en l’an 70 après J.C.

 

S’ensuivit pour lui une errance de près de deux mille ans : ses tribulations le menèrent au Yémen, au Maroc, en Espagne, en Allemagne, en Pologne et jusqu’au fin fond de la Russie, mais il parvint toujours à préserver les liens du sang entre ses communautés éloignées. Ainsi, son unicité ne fut pas altérée. A la fin du XIXe siècle, les conditions mûrirent pour son retour dans l’antique patrie. Sans le génocide nazi, des millions de Juifs auraient naturellement repeuplé Eretz Israël (« la terre d’Israël ») puisqu’ils en rêvaient depuis vingt siècles.

 

Vierge, la Palestine attendait que son peuple originel vienne la faire refleurir. Car elle lui appartenait, et non à cette minorité arabe, dépourvue d’histoire, arrivée là par hasard. Justes étaient donc les guerres menées par le peuple errant pour reprendre possession de sa terre ; et criminelle l’opposition violente de la population locale.

 

D’où vient cette interprétation de l’histoire juive ? Elle est l’œuvre, depuis la seconde moitié du XIXe siècle, de talentueux reconstructeurs du passé, dont l’imagination fertile a inventé, sur la base de morceaux de mémoire religieuse, juive et chrétienne, un enchaînement généalogique continu pour le peuple juif. L’abondante historiographie du judaïsme comporte, certes, une pluralité d’approches. Mais les polémiques en son sein n’ont jamais remis en cause les conceptions essentialistes élaborées principalement à la fin du XIXe siècle et au début du XXe.

 

Lorsque apparaissaient des découvertes susceptibles de contredire l’image du passé linéaire, elles ne bénéficiaient quasiment d’aucun écho. L’impératif national, telle une mâchoire solidement refermée, bloquait toute espèce de contradiction et de déviation par rapport au récit dominant. Les instances spécifiques de production de la connaissance sur le passé juif — les départements exclusivement consacrés à l’« histoire du peuple juif », séparés des départements d’histoire (appelée en Israël « histoire générale ») — ont largement contribué à cette curieuse hémiplégie. Même le débat, de caractère juridique, sur « qui est juif ? » n’a pas préoccupé ces historiens : pour eux, est juif tout descendant du peuple contraint à l’exil il y a deux mille ans.

 

Ces chercheurs « autorisés » du passé ne participèrent pas non plus à la controverse des « nouveaux historiens », engagée à la fin des années 1980. La plupart des acteurs de ce débat public, en nombre limité, venaient d’autres disciplines ou bien d’horizons extra-universitaires : sociologues, orientalistes, linguistes, géographes, spécialistes en science politique, chercheurs en littérature, archéologues formulèrent des réflexions nouvelles sur le passé juif et sioniste. On comptait également dans leurs rangs des diplômés venus de l’étranger. Des « départements d’histoire juive » ne parvinrent, en revanche, que des échos craintifs et conservateurs, enrobés d’une rhétorique apologétique à base d’idées reçues.

 

 

- Le judaïsme, religion prosélyte

Bref, en soixante ans, l’histoire nationale a très peu mûri, et elle n’évoluera vraisemblablement pas à brève échéance. Pourtant, les faits mis au jour par les recherches posent à tout historien honnête des questions surprenantes au premier abord, mais néanmoins fondamentales.

 

La Bible peut-elle être considérée comme un livre d’histoire ? Les premiers historiens juifs modernes, comme Isaak Markus Jost ou Leopold Zunz, dans la première moitié du XIXe siècle, ne la percevaient pas ainsi : à leurs yeux, l’Ancien Testament se présentait comme un livre de théologie constitutif des communautés religieuses juives après la destruction du premier temple. Il a fallu attendre la seconde moitié du même siècle pour trouver des historiens, en premier lieu Heinrich Graetz, porteurs d’une vision « nationale » de la Bible : ils ont transformé le départ d’Abraham pour Canaan, la sortie d’Egypte ou encore le royaume unifié de David et Salomon en récits d’un passé authentiquement national. Les historiens sionistes n’ont cessé, depuis, de réitérer ces « vérités bibliques », devenues nourriture quotidienne de l’éducation nationale.

 

Mais voilà qu’au cours des années 1980 la terre tremble, ébranlant ces mythes fondateurs. Les découvertes de la « nouvelle archéologie » contredisent la possibilité d’un grand exode au XIIIe siècle avant notre ère. De même, Moïse n’a pas pu faire sortir les Hébreux d’Egypte et les conduire vers la « terre promise » pour la bonne raison qu’à l’époque celle-ci... était aux mains des Egyptiens. On ne trouve d’ailleurs aucune trace d’une révolte d’esclaves dans l’empire des pharaons, ni d’une conquête rapide du pays de Canaan par un élément étranger.

 

Il n’existe pas non plus de signe ou de souvenir du somptueux royaume de David et de Salomon. Les découvertes de la décennie écoulée montrent l’existence, à l’époque, de deux petits royaumes : Israël, le plus puissant, et Juda, la future Judée. Les habitants de cette dernière ne subirent pas non plus d’exil au VIe siècle avant notre ère : seules ses élites politiques et intellectuelles durent s’installer à Babylone. De cette rencontre décisive avec les cultes perses naîtra le monothéisme juif.

 

L’exil de l’an 70 de notre ère a-t-il, lui, effectivement eu lieu ? Paradoxalement, cet « événement fondateur » dans l’histoire des Juifs, d’où la diaspora tire son origine, n’a pas donné lieu au moindre ouvrage de recherche. Et pour une raison bien prosaïque : les Romains n’ont jamais exilé de peuple sur tout le flanc oriental de la Méditerranée. A l’exception des prisonniers réduits en esclavage, les habitants de Judée continuèrent de vivre sur leurs terres, même après la destruction du second temple.

 

Une partie d’entre eux se convertit au christianisme au IVe siècle, tandis que la grande majorité se rallia à l’islam lors de la conquête arabe au VIIe siècle. La plupart des penseurs sionistes n’en ignoraient rien : ainsi, Yitzhak Ben Zvi, futur président de l’Etat d’Israël, tout comme David Ben Gourion, fondateur de l’Etat, l’ont-ils écrit jusqu’en 1929, année de la grande révolte palestinienne. Tous deux mentionnent à plusieurs reprises le fait que les paysans de Palestine sont les descendants des habitants de l’antique Judée[3].

 

A défaut d’un exil depuis la Palestine romanisée, d’où viennent les nombreux Juifs qui peuplent le pourtour de la Méditerranée dès l’Antiquité ? Derrière le rideau de l’historiographie nationale se cache une étonnante réalité historique. De la révolte des Maccabées, au IIe siècle avant notre ère, à la révolte de Bar-Kokhba, au IIe siècle après J.-C, le judaïsme fut la première religion prosélyte. Les Asmonéens avaient déjà converti de force les Iduméens du sud de la Judée et les Ituréens de Galilée, annexés au « peuple d’Israël ». Partant de ce royaume judéo-hellénique, le judaïsme essaima dans tout le Proche-Orient et sur le pourtour méditerranéen. Au premier siècle de notre ère apparut, dans l’actuel Kurdistan, le royaume juif d’Adiabène, qui ne sera pas le dernier royaume à se « judaïser » : d’autres en feront autant par la suite.

 

Les écrits de Flavius Josèphe ne constituent pas le seul témoignage de l’ardeur prosélyte des Juifs. D’Horace à Sénèque, de Juvénal à Tacite, bien des écrivains latins en expriment la crainte. La Mishna et le Talmud[4] autorisent cette pratique de la conversion — même si, face à la pression montante du christianisme, les sages de la tradition talmudique exprimeront des réserves à son sujet.

 

La victoire de la religion de Jésus, au début du IVe siècle, ne met pas fin à l’expansion du judaïsme, mais elle repousse le prosélytisme juif aux marges du monde culturel chrétien. Au Ve siècle apparaît ainsi, à l’emplacement de l’actuel Yémen, un royaume juif vigoureux du nom de Himyar, dont les descendants conserveront leur foi après la victoire de l’islam et jusqu’aux temps modernes. De même, les chroniqueurs arabes nous apprennent l’existence, au VIIe siècle, de tribus berbères judaïsées : face à la poussée arabe, qui atteint l’Afrique du Nord à la fin de ce même siècle, apparaît la figure légendaire de la reine juive Dihya el-Kahina, qui tenta de l’enrayer. Des Berbères judaïsés vont prendre part à la conquête de la péninsule Ibérique, et y poser les fondements de la symbiose particulière entre juifs et musulmans, caractéristique de la culture hispano-arabe.

 

La conversion de masse la plus significative survient entre la mer Noire et la mer Caspienne : elle concerne l’immense royaume khazar, au VIIIe siècle. L’expansion du judaïsme, du Caucase à l’Ukraine actuelle, engendre de multiples communautés, que les invasions mongoles du XIIIe siècle refoulent en nombre vers l’est de l’Europe. Là, avec les Juifs venus des régions slaves du Sud et des actuels territoires allemands, elles poseront les bases de la grande culture yiddish[5].

 

Ces récits des origines plurielles des Juifs figurent, de façon plus ou moins hésitante, dans l’historiographie sioniste jusque vers les années 1960 ; ils sont ensuite progressivement marginalisés avant de disparaître de la mémoire publique en Israël. Les conquérants de la cité de David, en 1967, se devaient d’être les descendants directs de son royaume mythique et non — à Dieu ne plaise ! — les héritiers de guerriers berbères ou de cavaliers khazars. Les Juifs font alors figure d’« ethnos » spécifique qui, après deux mille ans d’exil et d’errance, a fini par revenir à Jérusalem, sa capitale.

 

Les tenants de ce récit linéaire et indivisible ne mobilisent pas uniquement l’enseignement de l’histoire : ils convoquent également la biologie. Depuis les années 1970, en Israël, une succession de recherches « scientifiques » s’efforce de démontrer, par tous les moyens, la proximité génétique des Juifs du monde entier. La « recherche sur les origines des populations » représente désormais un champ légitimé et populaire de la biologie moléculaire, tandis que le chromosome Y mâle s’est offert une place d’honneur aux côtés d’une Clio juive[6] dans une quête effrénée de l’unicité d’origine du « peuple élu ».

 

Cette conception historique constitue la base de la politique identitaire de l’Etat d’Israël, et c’est bien là que le bât blesse ! Elle donne en effet lieu à une définition essentialiste et ethnocentriste du judaïsme, alimentant une ségrégation qui maintient à l’écart les Juifs des non-Juifs — Arabes comme immigrants russes ou travailleurs immigrés.

 

Israël, soixante ans après sa fondation, refuse de se concevoir comme une république existant pour ses citoyens. Près d’un quart d’entre eux ne sont pas considérés comme des Juifs et, selon l’esprit de ses lois, cet Etat n’est pas le leur. En revanche, Israël se présente toujours comme l’Etat des Juifs du monde entier, même s’il ne s’agit plus de réfugiés persécutés, mais de citoyens de plein droit vivant en pleine égalité dans les pays où ils résident. Autrement dit, une ethnocratie sans frontières justifie la sévère discrimination qu’elle pratique à l’encontre d’une partie de ses citoyens en invoquant le mythe de la nation éternelle, reconstituée pour se rassembler sur la « terre de ses ancêtres ».

 

Ecrire une histoire juive nouvelle, par-delà le prisme sioniste, n’est donc pas chose aisée. La lumière qui s’y brise se transforme en couleurs ethnocentristes appuyées. Or les Juifs ont toujours formé des communautés religieuses constituées, le plus souvent par conversion, dans diverses régions du monde : elles ne représentent donc pas un « ethnos » porteur d’une même origine unique et qui se serait déplacé au fil d’une errance de vingt siècles.

 

Le développement de toute historiographie comme, plus généralement, le processus de la modernité passent un temps, on le sait, par l’invention de la nation. Celle-ci occupa des millions d’êtres humains au XIXe siècle et durant une partie du XXe. La fin de ce dernier a vu ces rêves commencer à se briser. Des chercheurs, en nombre croissant, analysent, dissèquent et déconstruisent les grands récits nationaux, et notamment les mythes de l’origine commune chers aux chroniques du passé. Les cauchemars identitaires d’hier feront place, demain, à d’autres rêves d’identité. A l’instar de toute personnalité faite d’identités fluides et variées, l’histoire est, elle aussi, une identité en mouvement.

 

Notes :

[1] Historien, professeur à l’université de Tel-Aviv, auteur de Comment le peuple juif fut inventé, à paraître chez Fayard en septembre.

[2] Texte fondateur du judaïsme, la Torah — la racine hébraïque yara signifie enseigner — se compose des cinq premiers livres de la Bible, ou Pentateuque : Genèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome.

[3] Cf. David Ben Gourion et Yitzhak Ben Zvi, « Eretz Israël » dans le passé et dans le présent (1918, en yiddish), Jérusalem, 1980 (en hébreu) et Ben Zvi, Notre population dans le pays (en hébreu), Varsovie, Comité exécutif de l’Union de la jeunesse et Fonds national juif, 1929.

[4] La Mishna, considérée comme le premier ouvrage de littérature rabbinique, a été achevée au IIe siècle de notre ère. Le Talmud synthétise l’ensemble des débats rabbiniques concernant la loi, les coutumes et l’histoire des Juifs. Il y a deux Talmud : celui de Palestine, écrit entre le IIIe et le Ve siècle, et celui de Babylone, achevé à la fin du Ve siècle.

[5] Parlé par les Juifs d’Europe orientale, le yiddish est une langue slavo-allemande comprenant des mots issus de l’hébreu.

[6] Dans la mythologie grecque, Clio était la muse de l’Histoire.

 

 

- Shlomo Sand sur les vrais déscendants des premiers juifs.

Shlomo Sand sur les vrais déscendants des... par wajdi13

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11 février 2015 3 11 /02 /février /2015 09:00
Quand Jaurès parlait des " fanatiques de l'Islam "

Précision importante : le texte qui suit prend la forme d'une intervention de Jaurès à la Chambre des députés. Elle compile en réalité trois interventions différentes (en 1908, 1911, 1912) et quelques phrases extraites d'un discours de 1905 (à Limoges) et d'un article de 1912 (dans l'Humanité) - références en fin de billet[1]. Mais tous les propos que Jaurès y tient [2] sont bien de Jaurès !

 

Sources : Médiapart   par Jéröme Pelissier

- JAURÈS :

Messieurs,

Il paraît que les habitants des colonies sont une sorte de bétail innombrable et inférieur que les races blanches peuvent exploiter, décimer, asservir. Voilà un préjugé barbare, un préjugé d'ignorance, de sauvagerie et de rapine. Ces peuples sont composés d'hommes et cela devrait suffire ; mais ils sont composés d'hommes qui pensent, qui travaillent, qui échangent et qui ne sont pas résignés à subir indéfiniment les violences d'une Europe qui abusait de leur apparente faiblesse.

 

Aujourd'hui c'est d'Afrique, du Congo, du Maroc, que chaque jour nous arrivent des récits accablants sur les actions de nos soldats devenus de véritables mercenaires incontrôlés : assassinats sadiques, incendies de villages, pillages permanents, violations de sépultures...

 

Légende de ce dessin de 1911 : « La France va pouvoir porter librement au Maroc la civilisation, la richesse et la paix. » !

Légende de ce dessin de 1911 : « La France va pouvoir porter librement au Maroc la civilisation, la richesse et la paix. » !

 

 

- VOIX :

Monsieur Jaurès, en tant que Président de la Chambre, je dois vous le rappeler : Il n'est pas de soldat plus généreux et plus humain que le soldat français.

 

 

- JAURÈS :

Rassurez-vous, je ne l'ignore pas plus que Monsieur le Président du Conseil (nde : Clemenceau), qui écrivait il n'y a pas si longtemps, en parlant de la Chine : « On a tué, massacré, violé, pillé tout à l'aise, dans un pays sans défense ; l'histoire de cette frénésie de meurtres et de rapines ne sera jamais connue, les Européens ayant trop de motifs pour faire le silence »

 

 

- VOIX :

Mais qu'est-ce que cela à a voir avec l'Afrique ?

 

 

- JAURÈS :

Il faut en tout cas espérer, Messieurs, que nos soldats s'attellent chaque jour, par leurs manières hautement généreuses, lorsqu'ils pacifient les populations africaines, à corriger ce que votre maître Tocqueville disait en 1847 : "Nous avons rendu la société musulmane beaucoup plus misérable, plus désordonnée, plus ignorante et plus barbare qu'elle ne l'était avant de nous connaître."

 

 

- VOIX :

Ces Africains sont des fanatiques !

 

 

- JAURÈS :

Des fanatiques ?

Alors là, messieurs, je ne comprends pas : quand un Français vous dit qu'il serait prêt à défendre, jusqu'à la dernière goutte de son sang, l'intégrité de son pays, vous le félicitez. Vous affirmez même que des hommes qui ne voudraient pas mourir pour leur pays seraient les derniers des lâches !

 

Mais quand ces hommes sont des Africains qui voient venir ce qui pour nous est la France, mais ce qui pour eux est l'étranger, qui voient venir des hommes en armes et des obus pleuvoir ; quand eux se défendent et défendent leur pays, vous les déshonorez du nom de fanatiques !

 

Ces hommes que vous insultez, messieurs, sont seulement aussi patriotes que vous. Et aussi attachés que vous à défendre leur pays et leur civilisation.

 

 

- (Brouhaha fort)

 

- JAURÈS :

Une fois de plus, c'est le préjugé d'ignorance qui vous mène.
C'est à vous, à la France, à toute la France pensante, qu'il faudrait enseigner ce qu'est cette civilisation arabe que vous ignorez et méprisez, ce qu'est cette admirable et ancienne civilisation. À laquelle les pays européens, je dis bien les pays européens, viennent montrer le visage hideux de l'invasion et de la répression.
...

 

Ce monde musulman que vous méconnaissez tant, messieurs, depuis quelques décennies prend conscience de son unité et de sa dignité. Deux mouvements, deux tendances inverses s'y trouvent : il y a les fanatiques, oui, il y a des fanatiques, qui veulent en finir par la crainte, le fer et le feu avec la civilisation européenne et chrétienne,

 

 

- VOIX :

Vous voyez bien que ce sont des sauvages !

 

 

- JAURÈS :

Alors, monsieur, précisez-le : des sauvages qui veulent porter le fer et le feu contre une civilisation sauvage qui est venue à eux, qui est venue contre eux en portant le fer et le feu...

 

 

- (Brouhaha très fort)

 

- JAURÈS :...

Il y a des fanatiques, mais il y a les hommes modernes, les hommes nouveaux... Il y a toute une élite qui dit : l'Islam ne se sauvera qu'en se renouvelant, qu'en interprétant son vieux livre religieux selon un esprit nouveau de liberté, de fraternité, de paix.

 

Et c'est à l'heure où ce mouvement se dessine que vous fournissez aux fanatiques de l'Islam l'occasion de dire : comment serait-il possible de se réconcilier avec cette Europe brutale ? Avec cette France, qui se dit de justice et de liberté, mais qui n'a contre nous d'autres gestes que les canons et les fusils ?
...

 

Oui, messieurs, si les violences auxquelles se livre l'Europe en Afrique achèvent d'exaspérer la fibre blessée des musulmans, si l'Islam un jour répond par un fanatisme farouche et une vaste révolte à l'universelle agression, qui pourra s'étonner ? Qui aura le droit de s'indigner ?

 

 

- VOIX :

Ce n'est pas servir la patrie, Monsieur Jaurès, que de nous accuser de...

 

 

- JAURÈS :

C'est toujours servir la patrie que d'éviter que se renouvellent les blessures qu'elle a infligées à l'humanité et au droit. Que de l'amener à se demander quelles semences de colère, de douleur et de haine elle sème là-bas et quelle triste moisson lèvera demain...

 

Et, pourquoi ne pas l'avouer ? Quand un jour, après tout cet orage de violence et de meurtre, les plus clairvoyants, les plus généreux de ces Africains comprendront que la civilisation européenne ne se résume pas dans ces horreurs, quand ils essaieront de persuader leurs peuples meurtris de ne pas rester fermés à notre civilisation à cause des violences qui l'ont souillée, il faut ce jour-là qu'ils puissent dire qu'il y a des Français qui ont protesté pour le droit, contre la brutalité, contre le meurtre. C'est notre façon de servir la patrie.

 

Notes :

[1] - La quasi-totalité des discours et articles de Jaurès ayant servi pour le présent texte sont publiés sur le site www.jaunes.eu. et en particulier :

- Jaurès et le « péril jaune » (Colonialisme et Asie – années 1905)

- Jaurès et le Maroc : contre l’aventure marocaine (janvier 1908)

- Jaurès contre la politique française au Maroc (mars 1908) 

- Jaurès et le Maroc : contre l’expédition marocaine (1911)

- Jaurès : la politique coloniale de la France et la civilisation arabe (février 1912)

- Jaurès et le Maroc : contre le protectorat (juin 1912)

- L’ordre sanglant (Jaurès – Maroc, avril 1912) 

[2] : comme sont également authentiques toutes les interventions des députés.

 

Sur le même sujet :

Voir le billet : Jaurès et le colonialisme : de l'acceptation à l'opposition

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13 janvier 2015 2 13 /01 /janvier /2015 10:50
"Laïcité et Paix Civile" Conférence de Jean-Luc Mélenchon

Le lundi 12 janvier, Jean Luc Mélenchon organisait une conférence pour montrer le lien entre la laïcité et la paix civile, après les événements dramatiques survenus à Charlie Hebdo, Montrouge et Vincennes.

Un moment de réflexion avant d'agir.

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30 décembre 2014 2 30 /12 /décembre /2014 09:00
Edwy Plenel : Pour les musulmans

« "Il y a un problème de l'islam en France", n'hésite pas à proclamer un académicien, regrettant même "que l'on abandonne ce souci de civilisation au Front national". À cette banalisation intellectuelle d'un discours semblable à celui qui, avant la catastrophe européenne, affirmait l'existence d'un "problème juif" en France, ce livre répond en prenant le parti de nos compatriotes d'origine, de culture ou de croyance musulmanes contre ceux qui les érigent en boucs émissaires de nos inquiétudes et de nos incertitudes. L'enjeu n'est pas seulement de solidarité mais de fidélité. Pour les musulmans donc, comme l'on écrirait pour les juifs, pour les Noirs et pour les Roms, ou, tout simplement, pour la France.»

 

Par : Edwy Plenel

Éditions : La Découverte

Date de parution : septembre 2014
124 pages
 
Le livre est disponible  ICI
 
Pour en savoir plus :
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